FAUSSE MANŒUVRE
Les membres du conseil de guerre se retirèrent tristes et inquiets, après s'être promis le secret sur ce qu'ils avaient décidé. Mais de pareils secrets ne se gardent pas; ils intéressent trop de monde, ils sont trop lourds à porter. Et, une demi-heure après la fin du conseil, nous étions tous au courant de ce qui s'y était passé; tous atterrés et tous furieux. Pour mon compte, je me rappelais que, devant Sébastopol, nos chefs militaires les plus qualifiés avaient eu une conception semblable ; qu'ils avaient failli abandonner le siège pour aller livrer bataille à l'armée russe, et barrer l'isthme de Pérécop aux renforts envoyés, de l'intérieur de la Russie, à la place assiégée. Les hommes ordinaires, dans de pareilles circonstances, troublés par le poids des responsabilités , subissent une espèce de vertige comparable à celui qui saisit les spectateurs dans un théâtre incendié, et qui les porte à courir de côté et d'autre, sans trouver d'issue. Les hommes supérieurs, quand ils ont réfléchi et décidé quelque chose, s'y obstinent et s'y entêtent, et finissent généralement par avoir raison.
A peine remis en contact avec l'armée, nos chefs comprenaient l'énormité de leur faute, et, avant même que l'intendant général Wolff fût rentré dans sa tente, le général Douay lui envoyait son chef d'état-major, le commandant Capitan, pour lui dire qu'il avait changé d'avis et qu'il le suppliait d'insister auprès du commandant en chef pour qu'il en changeât aussi, et pour qu'il continuât le siège. L'intendant général Wolff ne se trompa pas en attribuant au bon sens et à l'influence du commandant Capitan ce brusque revirement d'opinion. Il se mit aussitôt à l'œuvre, et il réussit. Le soir même, la délibération du conseil de guerre était oubliée, le général en chef décidait que l'on resterait, que, coûte que coûte, l'on viendrait à bout de 1' « arrogante » Puebla ; que le général Douay continuerait à diriger l'atta-
que des cadres, et que, dès l'arrivée du convoi des munitions d'artillerie, attendu et annoncé par le lieutenant-colonel Lafaille, le général Bazaine ferait le siège des forts du sud : Carmen et Totimehuacan.
Bientôt, on finit par déboucher du couvent de San- Marcos et par s'emparer de quelques îlots de maisons, dans lesquels on s'établit fortement. Mais il ne fallait pas se dissimuler que le siège de Puebla prenait des proportions imprévues, dépassant tous les calculs, et que, pour ce trop long séjour devant la place, l'armée devait chercher ses vivres dans le pays, car tous les moyens de transport étaient accaparés, de la côte à Puebla, pour son approvisionnement en munitions de guerre.
A deux journées de marche, se trouvait la ville d'Atlixco , d'environ cinq mille âmes , contenant d'assez grandes ressources et occupée par un détachement de l'armée de Comonfort. Le colonel Brincourt, du i,r de zouaves, reçut la mission de s'en emparer avec un bataillon de zouaves, une section d'artillerie, un contingent de troupes auxiliaires, de cinq cents fantassins et de deux cents cavaliers, et enfin mes deux escadrons, sous les ordres du commandant deTucé. Il y arriva dans la soirée du 13 avril. L'ennemi avait évacué la ville. Mais, dans la matinée du 14, une brigade de cavalerie mexicaine, soutenue par un régiment d'infanterie, dessinait un retour offensif. Le colonel Brincourt donna aussitôt au commandant de Tucé l'ordre de se porter au-devant de cette cavalerie et de la charger. Entre elle et les chasseurs, il y avait un obstacle : une rivière peu large, mais très encaissée, et le seul passage qu'on trouva était assez étroit pour obliger les chasseurs à passer d'un bord à l'autre, en colonne par un. Si l'ennemi l'avait voulu, jamais ils n'auraient pu déboucher. Mais le combat de Cholula leur avait donné une telle supériorité morale, que leur commandant n'hésita pas à les faire
COMBAT D'ATLIXCO. 421
défiler ainsi devant l'ennemi immobile. Dès que l'escadron du capitaine Aubert fut reformé, il se lança à toute bride sur la brigade ennemie et la culbuta. Derrière lui , arrivèrent le second escadron et les deux cents cavaliers auxiliaires, pour compléter la déroute. Entraînés par notre exemple, nos auxiliaires se comportèrent fort bien. Ils eurent dix-sept cavaliers tués et trente blessés. Mes chasseurs eurent trois tués et neuf blessés, dont deux officiers.
Pendant ce temps, le colonel Brincourt lançait le bataillon de zouaves, formé en colonne d'attaque, contre le régiment d'infanterie, déjà ébranlé par quelques coups de canon, et qui s'enfuit dans le plus grand désordre. On ramassa sur le terrain plus de deux cents libéraux tués ou blessés et quelques prisonniers, parmi lesquels un officier payeur dont la caisse était vide.
Ce combat d'Atlixco ajouta une belle page aux états de service déjà si chargés du colonel Brincourt, une belle page aussi à l'historique de mon brave régiment, sur lequel descendirent encore, à cette occasion, de nouvelles récompenses.
Pourquoi n'étais-je pas à sa tête, ce jour-là? Parce que les questions de personnes , dans l'aventure mexicaine, jouèrent toujours un rôle prépondérant. Le général en chef avait voulu que le colonel Brincourt dirigeât l'opération, et comme, plus ancien que ce dernier, je ne pouvais pas marcher sous ses ordres, l'état-major avait spécifié que mes chasseurs seraient commandés par un chef d'escadrons. Plus que moi encore, le général de Mirandol aurait pu revendiquer l'honneur de cette mission. Le zèle le dévorait, et, dans son commandement, tellement morcelé qu'il était devenu nominal, il devait se borner, tous les jours, à nous faire monter à cheval pour faire quelques démonstrations en vue des remparts, afin de détourner sur nous l'attention et les coups de l'ennemi. Mais il ne plaisait pas au
commandant en chef. Le général Forey , qui avait opposé un veto formel au désir exprimé par Mme de Mirandol d'accompagner son mari au Mexique, venait d'apprendre qu'elle était débarquée à la Vera-Cruz et arrivée à Orizaba. Et il ne pouvait pardonner au général une démarche qui lui semblait nuisible à la dignité du commandement.
Lorsque mes escadrons revinrent de leur expédition d'Atlixco, je songeai à m'installer plus sérieusement sur les bords de ma lagune. Le siège traînait. Nous n'avions pas d'autres distractions que de regarder les pots à feu que les assiégés lançaient, pendant toute la nuit, pour éclairer le pied de leurs remparts et se mettre à l'abri d'une surprise. Le séjour sous la tente était très désagréable. Le jour, il y régnait une chaleur insupportable, avec des bouffées de vent qui la remplissaient de poussière. La nuit, on grelottait de froid. Je me fis construire un gourbi de branchages, semblable à ceux où nous vivions, dans nos stations en Afrique, et dès qu'il fut terminé, nous reçûmes l'ordre d'aller nous établir à Cholula. On n'avait plus besoin de nous pour l'investissement. Le général Bazaine avait commencé ses travaux d'approche contre le fort de Carmen, et ils avaient déjà un relief suffisant pour rendre impossible toute évasion. Comme, pour les compléter, on avait besoin d'infanterie, on rappela de Cholula le bataillon de zouaves qui y tenait garnison, et que le général de Mirandol alla remplacer, avec mes trois escadrons. Nous campâmes d'abord quelques jours sur la grande place, pour aller bientôt nous établir, hommes et chevaux, chez l'habitant.
Mon billet de logement me conduisit chez le curé. Le padre n'avait pas l'air très enthousiaste de l'armée française. Il me fit grise mine et m'envoya coucher dans la plus triste pièce de sa maison, une sorte de taudis qui donnait sur la rue et ne communiquait pas