APPROVISIONNEMENTS
donnant rendez-vous pour le lendemain. Aussi, au lieu de laisser dormir les hommes, je les tins sur pied toute la nuit, occupés à ensacher le blé et le maïs et à charger les soixante voitures que j'avais amenées, et qui étaient traînées chacune par un attelage de dix mules. Toutes ces bêtes, dételées, avaient été entassées dans le corral, espèce d'enclos entouré de murs.
A la pointe du jour, l'ennemi, fidèle à sa promesse, signala sa présence en ouvrant un feu d'artillerie sur l'hacienda. Son premier boulet donna en plein dans le corral, et voilà mes six cents mules sautant les unes sur les autres, comme des grenouilles dans un panier à salade. Les libéraux avaient mis en batterie quatre pièces de canons américains rayés, à longue portée, dans une position bien choisie, dans l'angle formé par un ravin, une barranca et un ruisseau encaissé; trop loin pour que je pusse leur répondre avec mes deux petites pièces de montagne. Leurs officiers d'artillerie, heureusement, ne sortaientpas de l'Ecole polytechnique, et, à part le premier boulet qui frappa, par hasard, dans le corral, les autres projectiles passèrent au-dessus de nos têtes. Je n'eus que quatre hommes blessés par des éclats de pierres.
Mon premier cri avait été : « Du calme; ne vous pressez pas, nous avons le temps », parce que je savais que dans des circonstances semblables, si l'on a le malheur de se hâter et d'abandonner les hommes à leurs nerfs, on arrive fatalement à la confusion, c'està-dire à l'impuissance. Je faisais donc charger les voitures l'une après l'autre. Je forçais les hommes à compter les sacs, comme s'ils avaient été dans une manutention. Quand une voiture était pleine, on allait chercher dix mules, on l'attelait et elle filait, sous la conduite d'une dizaine de cavaliers, jusqu'à un endroit situé hors déportée de l'ennemi et fixé pour le rassemblement du convoi.
Lorsque mes soixante voitures furent alignées l'une derrière l'autre, précédées et flanquées de cavaliers et chargées à déborder, il était deux heures de l'aprèsmidi, et il restait encore dans l'hacienda autant de grains que nous en avions pris. Je donnai le signal du départ, couvrant le convoi avec les zouaves et les artilleurs. L'ennemi n'osa pas faire un pas en avant pour nous inquiéter.
En rentrant à Cholula, je trouvai les camarades avec des visages longs d'une aune, et je compris tout de suite qu'il y avait de mauvaises nouvelles.
En effet, dans la guerre des cadres nous venions d'éprouver un échec et de subir des pertes sensibles, devant le couvent de Santa-Inèz. Depuis que le général Douay avait pris la direction des combats contre les îlots des maisons de Puebla, on avait pu déboucher de San-Marcos et conquérir plusieurs cadres. Mais les Mexicains avaient accumulé tous leurs moyens de défense dans un nouveau couvent, celui de Santa- Inèz. Son église était précédée de deux cours, flanquées à droite et à gauche par les ailes du couvent, et séparées par un large fossé avec parapet de terre. Derrière le fossé, s'élevait une grille de fer, scellée de chaque côté dans les murs et inclinée en avant, à quarante-cinq degrés. De sorte qu'après avoir franchi le fossé, on se trouvait en face d'une ligne de baïonnettes immobiles. Et, comme si cela ne suffisait pas, derrière la grille se trouvait une redoute à trois étages de feux, et devant le parapet des abatis d'arbres et des filets de grosse corde fixés à de solides piquets enfoncés en terre. C'était ingénieux et à peu près inabordable.
L'attaque fut confiée à quatre compagnies de zouaves, soutenues par un bataillon; mais, préalablement, le génie et l'artillerie durent la préparer. Le génie disposa deux fourneaux de mine auxquels on mit le feu, dans la soirée du 24. L'un fusa sans produire d'effet. L'autre,