TEMPS D'ARRÊT
traduit en toutes les langues, avait été expédié par ballots à Puebla. Les assiégés nous en jetaient des exemplaires, et c'est un curieux exemple des complications humaines que cette bile, extravasée à la tribune du Corps législatif, venant, en quelque sorte, se transformer, de l'autre côté de la terre, en balles de plomb, qui frappaient peut-être les enfants de ceux qui avaient élu Jules Favre.
Pour me servir d'une expression courante, on n'en menait pas large, au quartier général, sur le Cerro San- Juan, d'où sortait si peu le général Forey. Le ministre de France et le commandant en chef s'attribuaient mutuellement la responsabilité de ce qui arrivait : « Qu'est-ce que vous faisiez donc depuis que vous étiez ici, disait le général, pour ne pas savoir que les Mexicains se défendraient comme les Espagnols de Saragosse?
— C'est votre faute à vous autres, militaires, répondait le diplomate, qui ne rêvez que plaies et bosses, que croix et grades. Il fallait laisser Puebla et marcher sur la capitale, où nous aurions résolu la question mexicaine. »
Le général Forey, complètement déconcerté, multipliait les conseils de guerre, espérant y trouver les lumières qui lui manquaient, et n'aboutissant qu'à susciter entre ses principaux officiers de nouvelles récriminations.
Règle générale : Quand dans une armée vous voyez convoquer un conseil de guerre, vous pouvez être assuré qu'il y a quelque chose de cassé. Lorsque tout marche bien, le général en chef confisque toujours pour lui tout seul la gloire des opérations; mais quand les événements prennent une mauvaise tournure, oh ! alors, il se hâte de partager les responsabilités avec le plus grand nombre de gens possible. Cependant, ces conseils de guerre ne furent point néfastes , car ils établirent les deux points essentiels et nécessaires, à
savoir, qu'on ne s'en irait pas avant que V « arrogante Puebla » fût prise, que l'on continuerait avec prudence la guerre des cadres et avec vigueur les attaques contre les forts de Carmen et de Totimehuacan. Les assiégés se rendaient parfaitement compte du danger qui les menaçait de ce dernier côté, et, par des attaques de jour et de nuit exécutées avec des forces imposantes, ils tentèrent de bouleverser les travaux d'approche. Mais le général Bazaine faisait bonne garde, et toutes les sorties furent repoussées avec une telle vigueur que les défenseurs durent bientôt y renoncer.
Nous étions là depuis cinq semaines. Le 5 mai, date anniversaire de notre échec de l'année précédente en ce même endroit, approchait. Il était naturel que l'ennemi voulût célébrer cette journée par une entreprise quelconque. Les vivres commençaient à manquer dans la place, nous le savions. Nous attendions, par conséquent, pour le 5 mai , une sortie de la garnison , combinée avec une attaque de l'armée de secours de Comonfort, essayant de faire pénétrer dans Puebla un convoi de ravitaillement; et même le point probable de la lutte était tout indiqué. C'était la partie faible de notre cordon d'investissement; celle où étaient campés nos auxiliaires mexicains. Un simple caporal aurait découvert et pressenti la manœuvre. Pour la déjouer, on embusqua un bataillon de zouaves, soutenu par toute la brigade du général L'Hérillier, avec du canon, dans de bonnes positions à portée de nos auxiliaires.
En effet, le 4 mai, vers deux heures de l'aprèsmidi, l'avant-garde de Comonfort nous fut signalée. Elle précédait à petite distance une colonne de six mille hommes. Elle allait s'engager dans une région ravinée, et déjà nous aurions pu chanter comme à l'Opéra : « Nous les tenons ! Nous les tenons ! » lorsque se produisit un épisode imprévu et regrettable. Il y avait au Ier de chasseurs d'Afrique un chef d'escadrons