‹ Mes souvenirsChapitre 215 sur 262 · LA FIN DU CAID OSMAN · texte numérisé non relu

LA FIN DU CAID OSMAN

Je profitai de ces quelques heures de liberté pour aller voir à l'ambulance mon pauvre ami le commandant Capitan, qui y était entré depuis quelques jours, avec le bras fracassé par une balle. Il avait refusé de se laisser amputer , préférant mourir plutôt que de vivre mutilé. Et bientôt, en effet, il allait mourir. L'armée perdit en lui un soldat grand par le cœur et le savoir, et qui, de l'aveu de tous, était réservé au plus haut avenir.

A côté de lui, il y avait la place encore chaude qu'avait occupée un autre de mes amis, une autre noble victime : le caïd Osman, l'aide de camp du beau de Laumière, qui avait suivi son général dans la tombe. A l'attaque du couvent de San-Inez, il avait reçu une balle qui lui avait cassé le bras et avait pénétré dans la poitrine. On avait pu extraire la balle, mais les chirurgiens avaient déclaré au caïd que, s'il les empêchait de couper le bras, ils ne répondaient pas de sa vie.

— Tant pis, répondit-il, je veux m'en aller tout entier.

C'était un beau soldat et un brave garçon que ce Jeger, le Prussien fantaisiste qui faisait depuis si longtemps la guerre avec nous et qui, comme s'il eût voulu justifier son nom véritable, qui signifie chasseur, passait son temps, dans nos courses africaines, à tirer le lièvre et l'antilope sur les flancs de nos colonnes. Lorsqu'il fut mort, on trouva dans son portefeuille une lettre de sa famille qui lui pardonnait ses frasques de jeunesse et le rappelait dans sa patrie.

A une heure du matin, notre petite colonne partait dans le plus profond silence, derrière le général Bazaine, qui marchait avec les cavaliers d'extrême avant-garde. Sous ses ordres, l'excellent général baron Neigre commandait les quatre bataillons d'infanterie. Le général de Mirandol avait pris la direction de la cavalerie, 11. 28

composée de mes trois escadrons. L'artillerie était aux ordres du capitaine Vaudrey, le fils du colonel d'artillerie qui, en 1836, engagea tout son régiment dans l'entreprise qu'on a appelée 1' « échauffourée de Strasbourg ».

Le général Bazaine conduisait en expert les marches de nuit, et la nôtre se passa sans autre incident que l'enlèvement d'un avant-poste ennemi. Fait assez rare dans l'histoire des guerres, ce fut le général qui répondit lui-même en espagnol au : « Quien viva ? » (« Qui vive? ») de la vedette mexicaine. Le petit groupe de cavaliers fut lestement enveloppé ; cependant, l'un d'eux put s'échapper et porter l'alarme au camp de Comonfort. Nous arrivâmes en vue des retranchements de San-Lorenzo à la pointe du jour, et les Mexicains aussitôt ouvrirent le feu contre nous. En même temps nous prenions l'ordre de bataille suivant :

L'infanterie à droite', déployée par bataillons. A gauche et à sa hauteur, la cavalerie marchait en bataille, ayant seulement une ligne de flanqueurs, pour protéger son flanc gauche; au centre, c'est-à-dire entre l'infanterie et la cavalerie, nos huit pièces de canon s'avançant de front sur la même ligne que nous, s'arrêtant pour faire feu , rattelées après chaque coup de canon et se portant immédiatement en avant.

Nous marchâmes dans cet ordre jusqu'à cent mètres du village. Là, pendant que l'infanterie posait ses sacs à terre et se précipitait au pas de course sur les retranchements qu'elle enlevait du premier élan, nous, les cavaliers, nous prenions le grand trot pour nous porter derrière San - Lorenzo , couper la route aux fuyards et les rejeter dans l'Atoyac, dont nous nous étions empressés d'occuper le seul passage guéable. Le combat ne dura pas une heure, et encore peut-on appeler un combat cette brusque attaque, presque immédiatement suivie de la déroute complète de l'ennemi?

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