EN VUE DE MEXICO
apportées la veille par les consuls étrangers. Elle avait hâte de nous voir arriver le plus vite possible, car la sécurité de la capitale n'était plus assurée, disait-elle, que par une espèce de garde civique, composée de tous les étrangers valides en résidence à Mexico. Sans doute, un retour offensif des troupes de Juarez n'était pas à craindre, mais il suffirait d'un coup de main, tenté par un chef libéral audacieux, pour amener un désastre. A Mexico, la propreté des rues est confiée aux galériens, surveillés par les soldats. Le bagne renfermait mille chenapans ; s'ils se révoltaient ou s'ils étaient délivrés, la ville était mise au pillage, à feu et à sang. Les instructions du général Bazaine lui défendaient d'entrer à Mexico sans un ordre formel. Il renvoya donc la députation au général en chef qui, le même jour, devait quitter Puebla, avec la division Douay, pour suivre notre mouvement en avant.
Le 3 juin, le général Bazaine et moi, à la tête de mes deux escadrons, nous poussâmes une grande reconnaissance jusqu'à un endroit appelé le « Pefion », à moins de trois lieues de Mexico, d'où nous distinguions parfaitement les dômes et les clochers de la ville. Sur la route, nous rencontrâmes de nombreux Français établis à Mexico, et qui venaient au-devant de nous. Ils avaient déjà assez de leur service de garde nationale, et nous suppliaient d'aller les relever. La veille au soir, il y avait eu une petite émeute libérale, heureusement éteinte par l'attitude de la population. Une estafette venait précisément d'apporter au général Bazaine l'ordre d'entrer à Mexico, le 7. Il fit venir jusqu'au Pefion un bataillon de chasseurs à pied qui, le lendemain, occupa la guerrita (corps de garde) de San-Lazaro, au faubourg sud de Mexico, et qui était suffisant pour assurer la tranquillité parfaite de la ville. Le 4, le 5 et le 6 furent employés à échelonner toute notre division en avant de Buena-Vista, pour qu'elle entrât
en bel ordre, sans fatigue et avec toute son artillerie, dans la ville. Et j'avais grand besoin de ces trois jours de repos.
Le 7, nous quittions notre bivouac, à quatre heures du matin, pour former l'avant-garde de la division entrant à Mexico. On n'avait guère dormi, la nuit, dans mon bivouac, car je voulais que mes cavaliers et leurs chevaux apparussent irréprochables aux yeux des populations. Hommes et bêtes avaient fait leur toilette des grands jours. Et quand ils partirent, on aurait dit qu'ils sortaient de la caserne, pour aller subir l'inspection du général Desvaux. Les vestes bleues semblaient neuves, tant elles avaient été brossées et dégraissées. Les gros boutons ronds étincelaient. On avait avivé l'écarlate des grandes ceintures rouges et des pantalons, on aurait pu se mirer dans les basanes et les harnais ; l'acier des mors, des éperons, des fourreaux, le cuivre des poignées des sabres étincelaient. Les buffleteries étaient blanches comme la neige des cimes que nous laissions derrière nous, et les couvre-nuques, attachés aux turbans des képis rigides, ressemblaient à des ailes de papillons blancs, nés le matin même. Tous, enfin, nous étions gantés de frais, comme pour unenoce. Mes hommes avaient fini par devenir coquets, et d'eux-mêmes ils soignaient leur tenue ; d'eux-mêmes ils faisaient leur police de propreté, bousculant ceux d'entre eux qui paraissaient négligés, quitte à leur donner ensuite un coup de main pour se mettre au niveau du régiment.
Quand on veut s'en donner la peine, rien au fond n'est plus facile que d'obtenir du soldat ce soin de luimême qui le relève à ses propres yeux et qui est un moyen puissant de discipline, de cohésion et, par conséquent, de victoire. Il est tellement dans la nature du guerrier de s'orner pour combattre, que le sauvage luimême, avant d'aller se mesurer avec ses ennemis, se