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ENTRÉE SOLENNELLE

tourê d'un grand parc, et pourvu de communs suffisants pour y loger mes chevaux et mes ordonnances, mais inhabité depuis longtemps et totalement dépourvu de meubles. J'y campai avec mon adjudant-major, le capitaine du Vallon, qui devait bientôt devenir mon officier d'ordonnance. Mon séjour allait y durer quatre mois, jusqu'au 15 octobre, et il aurait été fort agréable, sans cette maudite santé qui assombrit pour moi toute la campagne du Mexique.

Le général Forey avait fixé au 10 juin seulement son entrée solennelle à Mexico, et on trouvait déjà qu'il ne se pressait guère. La division Douay devait suivre le commandant en chef, et nous, la division Bazaine, nous devions aller recevoir nos frères d'armes. On prit donc les armes de bonne heure, le 10 juin. Les régiments de nos deux brigades encadraient d'une haie tout le chemin, toutes les rues que devait suivre le cortège, et tout ce qui n'était pas absorbé par le service était massé sur les grandes places de la ville. A neuf heures précises, le général Forey, à la tête de la division Douay, arrivait à la Guerrita de San-Lazaro, où il était reçu par le général mexicain Salas, accompagné des différentes autorités élues ou nommées sous notre influence irrésistible. Et, derrière lui, la seconde moitié de l'armée française défilait dans les rues de Mexico, où l'attendait la première. C'était réellement très beau et très saisissant.

La journée était superbe, le soleil resplendissant, quoique supportable. Les cloches des églises et des couvents sonnaient à toute volée. Les musiques de la première division répondaient à celles de la seconde. Chez nous, les tambours et les clairons battaient et sonnaient aux champs, tandis que les tambours et clairons de la division Douay battaient et sonnaient des marches variées. Toute la population était dans les rues. Toutes les maisons étaient pavoisées. Tous les

balcons étaient garnis de femmes , pour la plupart jolies, parées et décolletées comme pour le bal, et de ces bouquets de rieurs vivantes tombaient, jetées à profusion, des gerbes de fleurs parfumées, des couronnes qui jonchaient la chaussée et étalaient un véritable tapis diapré sous les pieds des fantassins, sous les sabots des chevaux et sous les roues des pièces d'artillerie, qui passaient, silencieuses et amorties, sur des couches de roses, d'ceillets, de fougère, de camélias et de palmes ; les régiments traversaient à chaque carrefour des arcs de triomphe, construits par les habitants du quartier et manant dans leur verdure les drapeaux de la France à ceux du Mexique.

A chaque pas l'enthousiasme grandissait, dans ce contact de deux races latines, à l'imagination vive et aux nerfs vibrants, qui s'exaltaient au bruit de leurs acclamations et au spectacle de leur joie. Ce fut un moment de délire profond et fraternel, dont le souvenir restera ineffaçable dans l'âme des acteurs et des spectateurs. Quand la tête du cortège déboucha sur la grande place, entourée de portiques, où se trouve la cathédrale, dont les portes ouvertes laissaient voir l'intérieur doré, et sur le parvis de laquelle attendait un clergé étincelant, en grand costume, on eût dit que les âmes des deux peuples s'épousaient dans une féerie.

Le général Forey rayonnait de joie et d'orgueil. Il mit pied à terre devant la cathédrale et y entra, pour assister à un Te Deum solennel. Puis, remonté sur son destrier, il passa en revue les vainqueurs de Puebla, qui défilèrent tous devant lui, aux cris répétés de : « Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! » Leur tenue parfaite, leur air fier et content, leur tournure martiale frappèrent la population presque autant que l'attitude, un peu humble et piteuse, de la petite armée auxiliaire mexicaine, qui défila aussi à son tour, et qui contenait près de 5,000 des prisonniers de Puebla.

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