PROCESSION
Cette belle journée fut terminée par les illuminations traditionnelles; et quand, le soir, le général Forey eut pris possession des somptueux appartements du palais du Gouvernement, il dut s'endormir pour faire deux rêves dorés : pour voir partir de France un bâton de maréchal, juste récompense, croyait-il, d'un succès dont, dans la naïveté de son âme, il s'attribuait tout le mérite, et pour voir l'Histoire inscrivant son nom à côté de celui de Fernand Cortez. Et cette dernière illusion lui était permise. Tout ce qui s'était passé lui permettait de croire qu'il venait de délivrer un peuple, que son triomphe répondait aux vœux et aux intérêts les plus chers des Mexicains, et qu'après avoir goûté les joies de la victoire, il allait connaître les joies plus grandes et plus nobles d'une œuvre pacificatrice et civilisatrice.
Cette belle fête eut un lendemain. Le 10 juin avait vu le triomphe de l'armée française, le 11 vit le triomphe du parti clérical, qui l'avait appelée et qu'elle venait soutenir. A son arrivée au pouvoir, le président Juarez avait ordonné la fermeture des couvents et l'expulsion des religieux des deux sexes, sur tout le territoire de la République, et, depuis trois ans, les processions qui constituent, avec les courses de taureaux, les spectacles favoris des Mexicains , n'étaient plus sorties des églises. On organisa donc, pour ce jour-là, une procession monstre, et on ne néglige* rien pour lui donner un éclat incomparable. Les arcs de triomphe de la veille servirent à ce nouveau cortège, qu'escortaient un escadron de cavalerie et trois régiments d'infanterie française, et qui fut accueilli avec le même enthousiasme, avec les mêmes fleurs, avec les mêmes acclamations et les mêmes sourires de femmes. Les politiques de l'armée et de la mission française trouvèrent même qu'on allait trop loin, et qu'on se jetait trop dans les bras du parti clérical. Il est certain que
tous les actes du général en chef avaient pour but de rendre ostensible la protection que nous accordions à ce parti. Ainsi, pour n'en citer qu'un, le général Forey avait pris une décision qui fut observée pendant toute l'occupation. Tous les dimanches, une messe militaire était célébrée à la cathédrale, et une division entière y assistait. Un régiment était rangé dans l'église et fournissait les piquets d'honneur. Le reste de la division, avec son régiment de cavalerie et ses batteries d'artillerie, était massé sur la place et exécutait, sous les ordres d'un général, les mouvements et maniements d'armes prescrits par le rituel, à chaque phase du service divin. Le général en chef, escorté de son étatmajor, assistait toujours à cette messe, à l'issue de laquelle il faisait défiler les troupes devant lui. Cette parade produisait les meilleurs effets, en ce sens qu'elle montrait à la capitale des troupes splendides. Mais on faisait observer qu'elle froissait les sentiments du parti libéral, qu'il eût peut-être été sage de nous concilier par quelques concessions, au lieu de creuser chaque jour davantage le fossé qui nous séparait de lui.
J'avoue qu'il était presque impossible de tenir la balance droite entre deux partis aussi irréductibles que les cléricaux et les libéraux. Les cléricaux n'étaient pas loin de demander le rétablissement de l'Inquisition, et les libéraux, l'expulsion de tout ce qui portait une soutane. Le général Forey perdait son latin, au milieu de toutes ces intrigues et de toutes ces contradictions. Il était animé des meilleures intentions, avait été très touché de l'accueil fait à l'armée française et à luimême, et ne demandait qu'à travailler sincèrement au bonheur du Mexique. Mais la tâche était au-dessus de ses forces, d'autant plus qu'il manquait de cette énergie continue, sans laquelle on ne fait pas les grandes choses; une caricature, un article de journal le mettaient hors de lui et lui faisaient prendre le contre-pied