LE TRIUMVIRAT
des mesures décrétées par lui-même, la veille. Mais c'était un très brave homme, qui aurait voulu ramener le calme et la tranquillité dans l'ancien empire de Montézuma, déchiré par les divisions que nous avons connues depuis chez nous. Et son honnêteté native devait se soulever contre la comédie arrangée entre M. Dubois de Saligny et le général Almonte, pour arriver à la solution de la question mexicaine, par l'établissement d'un empire en faveur de Maximilien.
Le soir de la manifestation religieuse du 1 1 juin, la nouvelle municipalité de Mexico offrit un banquet de cent cinquante couverts à l'état-major de l'armée et aux chefs de corps. Je profitai de l'éloignement de mes cantonnements à Tacubaya pour décliner cette corvée, plus fatigante qu'attrayante.
Le lendemain 12, nous eûmes une proclamation pompeuse et sonore du général Forey, suivie d'un décret par lequel il remettait officiellement la direction des affaires à un triumvirat, chargé du pouvoir jusqu'à l'établissement d'un gouvernement définitif. Ce triumvirat était composé du général Almonte, qui devait le présider; de l'archevêque de Mexico, Mgr Labastida, prêtre de bonnes mœurs, mais très fanatique, et d'un vieux guerrier, dont le nom n'encombrera guère l'Histoire : le général Sallas. Ces trois personnages, qu'on appela aussitôt irrévérencieusement « les trois caciques », étaient censés avoir été élus par une première assemblée de trente-cinq membres, tous individuellement désignés par le général en chef, et chargés de nommer eux-mêmes une assemblée constituante de deux cent quinze membres, qui devait arrêter la forme du gouvernement définitif et en proclamer le chef.
Nous fûmes officiellement convoqués pour assister à l'ouverture des travaux decette assemblée constituante, qui représentait fictivement toutes les provinces du Mexique, dont la plus grande partie obéissait encore
réellement à Juarez, et qui avait été, pour ainsi dire, simplement ramassée sur le pavé de Mexico. Ses membres me rirent l'effet de pauvres diables dont la physionomie, les manières et même le costume ne répondaient guère à l'idée que nous avions alors de ce que doivent être les mandataires d'un peuple. Il eût été plus digne de nous et plus franc de ne pas recourir à de pareils procédés, qui ne trompaient personne, et qui prêtaient à rire aux plus indulgents.
Mexico, que je commençais à parcourir et à connaître, a positivement l'air d'une capitale, par le luxe qui y règne et par le mouvement qui l'anime, plus que par ses monuments, qui n'offrent rien de particulièrement remarquable. Son plus bel édifice est sa cathédrale, bâtie sur un des côtés de la grande place, ainsi que le palais du Gouvernement, sorte d'immense caserne qui peut contenir tout le monde officiel, Chambre, Ministères, Hôtel des monnaies, etc., et son palais municipal l'Ayuntamiento. Les autres côtés de la place sont formés par des maisons dont les arcades, surbaissées, constituent des portiques, lieu de promenade très fréquenté et abrité du soleil et de la pluie. Le soir, ces portiques sont, comme notre ancien Palais-Royal, le rendez-vous des beautés faciles. A cette place aboutissent quelques grandes rues où se concentrent toute l'activité, toute la richesse de la ville. Mais les belles maisons sont rares, et celles qui ont trois étages se comptent. Presque toutes ces maisons sont bâties dans le style espagnol, qui dérive du style mauresque : une cour intérieure, carrelée en faïence, et autour de laquelle s'ouvrent les appartements. Autour de ces quartiers du centre, de vastes faubourgs allongent leurs rues, bordées de fabriques et de masures, où grouille une population de créoles, de métis et d'Indiens, bruyants, mais assez doux. Ce monde-là se bat assez fréquemment dans ses cabarets, où coule le pulque.