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A L'ALAMEDA

Mais, comme on a l'habitude de le tenir sévèrement, la voie publique est tranquille. Ces régions faubouriennes sont très mal entretenues, mal pavées ou pas pavées du tout. On y patauge, pendant les pluies, dans une boue profonde, et pendant l'été, on y est enterré dans une poussière intense et nauséabonde. Le service de la voirie est confié aux forçats, on le sait déjà, et les bagnes sont généralement habités par des travailleurs plus que médiocres.

Une véritable curiosité à Mexico, c'est la promenade de l'Alameda, sorte de square très étendu où, de trois à six heures, la société mexicaine se croit tenue d'apparaître, même pendant la saison des pluies, dont elle utilise la moindre éclaircie. Les femmes y viennent en calèches attelées de mules, aux harnais garnis de grelots et de passementeries; les jeunes gens, à cheval, habillés à l'européenne, ou revêtus du gracieux costume national, et assis sur la selle mexicaine, incrustée d'argent. L'allée centrale est réservée aux cavaliers, et les voitures circulent autour d'eux. Les chevaux caracolent, les cavaliers se redressent. Dans les voitures, les yeux noirs brillent sous la mantille, les éventails répandent dans l'air les parfums des fleurs piquées dans les chevelures d'ébène, qui se mêlent à la fumée bleue des cigarettes, et il est facile de voir qu'un flirt forcené est le fond de la vie sociale au Mexique. Pendant le carême, cette promenade journalière, ce paseo, déserte l'Alameda pour les rives du canal de Tetzcuco, dernier vestige des lagunes d'autrefois, et que sillonnent des barques chargées de fleurs, de légumes et de fruits. C'est très pittoresque.

Tacubaya, où je gîtais, est à six kilomètres de Mexico. Mais la petite ville est reliée à la capitale par un tramway que traînent des mules. La route passe sous un aqueduc qui apporte l'eau de source à Mexico. A moitié chemin se trouve le château de Chapultepec n. 30

qu'ont bâti les souverains aztèques, et qu'habitèrent ensuite les vice-rois d'Espagne. La république mexicaine l'avait transformé en caserne et laissé tomber dans un délabrement complet. Le 20e bataillon de chasseurs à pied était venu y prendre garnison. Plus tard, l'empereur Maximilien devait le réparer et en faire sa résidence favorite. C'est un bâtiment original, splendide, assis sur une colline et entouré d'un grand parc dont des cèdres séculaires sont le principal ornement.

L'armée française n'a jamais passé pour un foyer de mélancolie, et l'Histoire nous la montre toujours complétant par son entrain et sa gaieté la conquête des populations qu'avaient soumises ses armes. Au Mexique, nous tenions à honneur d'entretenir les traditions nationales, et ce devoir était rendu facile et agréable par les prévenances d'une société aimable, qui ne demandait qu'à s'amuser. Aussi, le lendemain du jour où nous avions organisé la représentation politique et l'Assemblée constituante, organisions-nous un grand bal par souscription, offert par les officiers à la société de la capitale, qui s'empressa d'accepter nos invitations. La dépense, réglée au prorata des grades, fut bien un peu lourde pour la bourse plate du sous-lieutenant, mais on va voir que tout le monde en eut pour son argent.

Du péristyle aux dernières galeries, le théâtre n'était qu'un vaste bouquet de fleurs embaumées, au milieu desquelles nos artilleurs, décorateurs émérites, avaient jeté des trophées militaires, des drapeaux, des emblèmes. Des casques, des sabres en panoplie, des baïonnettes en rosaces scintillaient, inoffensifs et brillants, sous l'éclat de milliers de bougies et sous les lueurs changeantes des flammes de Bengale. La scène, reliée à la salle, était une miniature de forêt vierge dans laquelle des victuailles exquises et des serviteurs em-

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