AU BAL
pressés remplaçaient les baies sauvages et les Indiens armés en guerre. Plus de cinq cents dames mexicaines, couvertes de bijoux, remplissaient les loges.
Souple, gracieuse, petite, mignonne, enjouée, spirituelle, avec son teint mat, ses yeux de diamant noir ombragés de grands cils, ses lèvres charnues et rouges, qui découvrent des dents blanches comme des perles, son abondante chevelure d'ébène, dont l'entretien est un de ses grands soucis, ses formes à la fois opulentes et délicates et son pied cambré, la femme mexicaine peut passer pour une des merveilles de la création. Elle est coquette, langoureuse, et si on la jugeait d'après l'extérieur et même d'après sa correspondance amoureuse , ses œillades provocantes , on jurerait qu'elle a gardé dans le sang toutes les braises du soleil sous lequel elle est éclose. Cependant, ceux de mes camarades qui avaient assez de temps et de tempérament pour se livrer à ce sujet à des études comparatives m'ont affirmé, et je les ai crus sur parole, que ses passions n'étaient qu'en surface, et qu'en elle tout était sacrifié à la façade. Il n'en est pas moins vrai que ce jour-là, les officiers français, sanglés dans leur uniforme numéro un, paraissaient tout à fait ravis, lorsque, après avoir épuisé leurs ardeurs dans les danses européennes, ils les sentirent renaître au spectacle de la « habanera » , ce long poème d'amour dansé et mimé par les indigènes. L'intendant général Wolff, qui assistait à cette féerie, faisant trêve à ses soucis administratifs, pré^ tend que si on était venu proposer à nos jeunes gens un nouvel enlèvement des Sabines, ils n'auraient pas reculé devant cette réminiscence classique. Ce qu'il y a de certain, c'est que Français et Mexicaines ne se retirèrent qu'au grand jour, partirent enchantés les uns des autres et convaincus qu'en se trémoussant pendant toute une nuit, ils venaient d'accomplir une action à la fois très agréable et très politique. Là se
nouèrent des relations et s'ébauchèrent des romans, dont plusieurs aboutirent au dénouement le plus honnête : à un mariage. C'est peut-être même le moment de raconter tout de suite une anecdote assez drôle dont le héros vit encore.
Un jeune et beau capitaine, à la suite de ce bal, fut reçu affablement dans une famille composée d'une veuve et de sa fille. La fille était charmante, le capitaine était tendre. L'amour naquit, et le mariage suivit l'amour. Le jour où elle agréa la demande solennelle, la maman dit au capitaine : « Je dois vous prévenir que moi-même, qui ne suis pas encore arrivée à un âge où l'on prend une retraite définitive, j'ai l'intention d'imiter ma fille et de faire, comme elle, le bonheur d'un de nos vainqueurs. » Le capitaine, un peu interloqué, demanda le nom de son heureux collègue et futur beaupère, et cita, en commençant par le plus gradé, tous les officiers qui fréquentaient la maison. Quand il eut bien cherché, et quand il n'eut rien trouvé, la dame, pour ne pas le faire languir, lui dit : a El assistante de usted . » Et voilà comment le beau capitaine devint le gendre de son brosseur.
Pendant qu'à Mexico on dansait et on flirtait, dans le reste du Mexique, on s'amusait un peu moins. Depuis qu'il avait chassé les Espagnols, ce malheureux pays avait vu grandir dans son sein, à la faveur de l'anarchie, dont il n'avait pu se débarrasser, une institution de jour en jour plus florissante : celle du brigandage. Il était sillonné par des bandes d'aventuriers qui, sous le prétexte de défendre le parti triomphant, opéraient pour leur propre compte, pillaient les fermes, détroussaient les voyageurs et se livraient à tous les excès imaginables. Les chefs de ces bandes étaient tantôt pendus et tantôt incorporés dans l'armée, avec des grades plus ou moins élevés, suivant leur plus ou moins de chance. Notre intervention, amenant une
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complication nouvelle, avait développé encore cette industrie, qui aboutissait soit à un gibet, soit à une épaulette à gros grain.
Aussitôt après son installation à Mexico, le général en chef avait appris que les environs de la capitale étaient exploités et mis à contribution par une bande de cent cinquante hommes, commandés par un certain Buitron. Buitron, après avoir travaillé pour les libéraux, s'était converti aux réactionnaires et pillait les gens au nom de la bonne cause. Il s'était nommé luimême général, pour se récompenser des services qu'il était censé nous rendre. Il s'était installé à quatre lieues de Tacubaya, à San-Angel, militairement, dans un couvent fortifié, terrorisant les alentours et menant joyeuse vie. Il importait de mettre un terme au service de cet auxiliaire gênant, et un jour qu'il était venu incognito se distraire à Mexico, le général Bazaine le fit arrêter. Puis il me prescrivit d'aller enlever la bande avant qu'elle connût le sort de son chef.
Je me mis en route, à deux heures du matin, avec quatre compagnies du 20e bataillon de chasseurs à pied et mes deux escadrons. J'arrivai à San-Angel à la pointe du jour. Notre marche n'avait pas été éventée, et tous les sacripants dormaient encore dans leur couvent, ce qui était heureux, car, s'ils s'étaient défendus, je ne sais pas trop comment j'aurais fait pour les forcer.
Le peloton d'avant-garde cueillit la sentinelle qui veillait à la porte principale, sans lui donner le temps de jeter l'alarme. Puis, mes chasseurs sautèrent à bas de cheval et empêchèrent les Mexicains de refermer cette porte. Le reste des escadrons arriva au galop, et bientôt l'infanterie, cernant tout le couvent, ôta à la bande ses velléités de résistance. On me montra alors les cadavres de deux pauvres diables qui se balançaient à la maîtresse branche d'un arbre planté sur la place
du bourg. C'était la justice de Buitron. Je revins dans la journée, ramenant 140 gentilshommes de grand chemin, 160 bons chevaux sellés et harnachés, trentequatre mille cartouches, avec les sabres et les fusils. Le coup de filet avait été complet. Lorsque Buitron fut en prison, les langues se délièrent, et ses victimes, terrorisées jusque-là, racontèrent ses méfaits. Buitron et son premier lieutenant furent traduits devant une cour martiale et fusillés, un beau matin. Quant aux chenapans de la bande, les uns furent envoyés dans les Terres-Chaudes, pour y travailler au chemin de fer, et les autres furent incorporés dans l'armée mexicaine. J'eus pour ma part des dépouilles opimes de cette expédition, et je conserve encore la selle de Buitron, une fort belle selle.
Buitron n'était malheureusement pas seul à exercer son industrie dans le pays. Les débris de l'armée libérale s'étaient disséminés en bandes de deux cents ou deux cent cinquante hommes, qui coupaient les routes, arrêtaient les voyageurs, ôtaient toute sécurité au pays et fatiguaient l'armée, obligée de fournir à chaque diligence, à chaque voiture un détachement d'escorte.
Il fallut faire rayonner partout des colonnes mobiles, étendre le réseau de l'occupation. Le 816 de ligne, colonel Méry de la Canorgue, alla occuper la grande et belle ville de Tlascala, à dix lieues de Puebla. Le 51e, colonel Garnier, prit position à Toluca, à quinze lieues de Mexico, avec de la cavalerie et de l'artillerie. Et enfin le 62e, colonel baron Aymard, fut chargé de protéger les grandes mines d'argent de Real-el-Monte et de Patchucas.
Depuis la découverte des placers d'or en Californie et en Australie, la prospérité des mines d'argent du Mexique a beaucoup diminué. Mais à cette époque, on citait encore quelques grandes fortunes réalisées par des plateros, c'est-à-dire des propriétaires de mines