SEJOUR A MEXICO
fois, depuis, je me suis rappelé cette prévision d'un esprit supérieur appréciant d'avance le génie, encore non révélé, d'un Bismarck!
A Mexico, on ne jouait pas qu'aux cartes, on ne s'adonnait pas qu'aux jeux de l'amour et du hasard. On spéculait à la Bourse. Un jour, un de mes amis, qui occupait une haute situation financière, me dit : « Si j'étais à votre place, j'achèterais demain des « Pagarès ». On appelait ainsi des bons émis par Miramon, des délégations sur certains revenus du Trésor public qui étaient tombés dans le discrédit le plus absolu. — « Pourquoi faire? lui répondis-je. D'abord, je n'ai pas d'argent à aventurer. Je suis soldat, et un soldat ne doit jouer que sa peau. — Soit! Mais vous le regretterez. » Le lendemain, un avis paraissait dans le Journal officiel déclarant que le nouveau gouvernement reconnaissait toutes les dettes de la République, et les a Pagarès » montaient comme une soupe au lait. Quelques jours après, nouvel avis dans le même journal, apprenant au public qu'on s'était mépris sur le sens de la note précédente, et qu'en aucun cas il ne pouvait être question des « Pagarès », vu que les « Pagarès » n'étaient pas garantis par un contrat valable. Et les « Pagarès » de retomber comme une outre vidée.
Le temps se passait donc parmi ces occupations variées et parmi ces plaisirs, toujours renouvelés, au milieu d'un échange de politesses mondaines, car les grands chefs tenaient, eux aussi, à honneur de recevoir. Le général Douay donnait des fêtes élégantes. Quant au commandant en chef, il avait adopté un train destiné à frapper les imaginations et qui contrastait avec ses allures un peu frustes. Il ne sortait que dans une voiture à quatre chevaux, précédée et suivie de hussards, le capitaine commandant l'escorte à cheval à la portière de droite, et un des officiers d'ordonnance à cheval à la portière de gauche. Derrière, galopait un mare-
chai des logis portant le fanion du commandement, un grand drapeau tricolore. Le général escomptait d'avance la munificence impériale et les témoignages de satisfaction qu'accorderait l'Empereur à lui et à son armée, qui avait si bien soutenu l'honneur de la France. Il avait reçu du général Frossard , aide de camp de l'Empereur, une lettre lui racontant que « Sa Majesté, qui ne dormait pas depuis sept nuits, dans l'anxiété où l'avaient jetée les dernières nouvelles du siège, avait pleuré de joie en apprenant la prise de Puebla, et qu'elle était disposée à accorder toutes les récompenses qui lui seraient demandées pour l'armée ». Or, ces récompenses étaient en route. Le navire qui les apportait avait quitté Saint-Nazaire le 15 juillet, et nous étions arrivés au 15 août, jour de la fête de l'Empereur. Cependant le général Forey savait déjà officieusement qu'il était nommé maréchal, et il s'était empressé de prendre le titre et d'arborer l'uniforme de sa nouvelle dignité. Il avait décidé qu'une messe solennelle, suivie d'un Te Deum, serait célébrée, à huit heures, dans la cathédrale de Mexico, et qu'ensuite les troupes qui auraient assisté à la cérémonie défileraient devant lui. Le triumvirat mexicain, le général Almonte, Mgr Labastida et le général Salas, les trois caciques, avaient été invités à cette solennité. Avant d'accepter l'invitation, ils exigèrent qu'une estrade fût élevée pour eux dans le chœur de la cathédrale, et que le maréchal se contentât d'un simple fauteuil, au pied de l'estrade. Le maréchal concédait l'estrade, mais à la condition qu'une estrade semblable fût élevée en face, de l'autre côté du chœur, sur laquelle il prendrait place avec le ministre de France. Les trois caciques trouvèrent que leur dignité était compromise par cette seconde estrade et refusèrent d'assister à la cérémonie. On se passa d'eux. Mais il était incroyable vraiment que ces trois personnages, dont un évêque, refusassent