RÉCOMPENSES
ainsi de s'associer à des prières dites pour un souverain qui avait prodigué l'or et le sang de la France afin de les faire sortir de leur néant et de soutenir leur cause, antipathique non seulement à la masse de la nation mexicaine, mais à l'armée française elle-même, comme le prouva l'attitude de quelques régiments qui défilèrent dans le plus profond silence devant le maréchal, à l'issue de la messe. Ce qui est encore bien plus incroyable, c'est que le ministre de France, M. de Saligny, les soutint dans leurs prétentions injustifiables et inconvenantes.
Ce jour-là, par extraordinaire, le beau temps dura jusqu'au soir, et la municipalité donna en notre honneur une magnifique course de taureaux, comme en Espagne. Ce genre de divertissement est devenu trop classique pour que j'aie besoin de le décrire. Il était presque hebdomadaire, et je comprends, à la rigueur, l'enthousiasme et même l'enivrement qu'il excite. Le soir, il y eut grand banquet chez le maréchal. On n'y discuta pas les préséances. Les trois caciques y burent et y mangèrent comme quatre.
Cinq jours après, le 20 août, le bienheureux courrier de France arriva, avec l'avis officiel des récompenses impatiemment attendues. Le général Forey recevait le bâton de maréchal de France, le général de Castagny recevait la troisième étoile , le général Douay ayant déjà été confirmé dans son grade de divisionnaire. Un autre brigadier d'infanterie obtenait la plaque de grand officier. Il eût été promu divisionnaire, comme on s'y attendait et comme le méritait sa valeur, s'il n'eût pas affecté des allures de troupier qui nuisaient à la dignité du commandement.
Cinq colonels étaient nommés généraux de brigade. Les voici, par ordre d'ancienneté :
Le colonel Méry de la Canorgue, du 81e, le plus ancien colonel d'infanterie de l'armée;
Moi, bien que je fusse le plus jeune de grade des deux colonels de cavalerie. Je devenais ainsi le plus jeune des généraux de l'armée française;
Le colonel d'Auvergne, chef d'état-major général;
Le colonel Brincourt, du Ier de zouaves ;
Le colonel Viala, commandant le génie du corps expéditionnaire.
Le général Méry de la Canorgue rentrait en France. Les quatre autres étaient maintenus à la disposition du commandant en chef.
Ce courrier, en même temps que ma nomination, m'apportait une bien triste nouvelle, celle de la mort de mon oncle, le général de Chalendar, le frère très aimé de ma pauvre mère.
Je laissai à mon ami Margueritte, nommé colonel du 3e de chasseurs d'Afrique à ma place, et remplacé comme lieutenant-colonel par le commandant de Tucé, un régiment magnifique et dévoué, deux escadrons qui, depuis moins d'un an, avaient reçu une croix d'officier, quinze croix de chevalier et vingt-deux médailles militaires, un régiment que j'aimais de toute mon âme et qui me le rendait, j'ose le croire ; et je n'en veux pour preuve que les manifestations de sympathie dont il m'accabla, quand je lui dis adieu. Tous ceux que j'avais eus sous mes ordres, sans exception, vinrent m'apporter l'expression de leur estime, de leur affection et de leurs regrets. Les camarades d'Afrique et de France se joignirent à ceux du Mexique, ainsi qu'à ceux que j'avais connus dans ma carrière, non seulement dans la mère patrie, mais encore à l'étranger. Il me vint des félicitations du fond de la Valachie, où servait un jeune officier, M. Yarka, qui avait fait son stage au 3e de chasseurs d'Afrique, où il avait été accueilli en frère, et nous avait accompagnés jusqu'au Mexique. Le ministre de la guerre de Roumanie, général Floresco, m'écrivit pour me remercier officiellement des attentions prodi-