BRIGADE D'ÉLITE
lui, pendant que le reste de l'armée commençait son mouvement en avant. Les divisions étaient parties le 8 novembre ; elles étaient depuis huit jours en marche. Le commandant en chef m'avait gardé avec lui, à la tête d'une brigade légère, véritable corps d'élite que j'étais très fier de commander, qu'il devait conserver sous la main, en se portant rapidement à droite ou à gauche de sa ligne de bataille. Cette brigade légère était composée de six escadrons de cavalerie, des deux bataillons de zouaves de mon ami le colonel Mangin, et de la batterie montée de la Garde.
J'ai déjà présenté au lecteur mon nouvel officier d'ordonnance, le capitaine du Vallon, ancien officier d'ordonnance du général Desvaux, et sorti avec le n° i de l'école de Saint-Cyr d'abord, et de l'école de Saumur ensuite. Grand jeune homme, mince, tenant de sa mère le type anglais, remarquablement spirituel et intelligent, un peu caustique et un peu susceptible, outil merveilleux, mais délicat à manier. Il semblait réservé à la plus belle carrière et me rendit, pendant toute cette campagne, les plus précieux services. Plus tard, quand je quittai le Mexique, le général Bazaine, qui l'appréciait hautement, lui offrit le commandement intérimaire de la contre-guérilla des Terres-Chaudes, que Dupin venait d'abandonner pour entrer à l'hôpital, en lui en promettant la survivance. Du Vallon accepta; contre toute attente, Dupin guérit, et du Vallon dut rester commandant en second, avec la promesse de devenir bientôt chef d'escadrons. Mais Dupin et lui étaient l'eau et le feu. Du Vallon était froid, correct, réglementaire, des pieds à la tête, et Dupin, exubérant, capricieux, fantaisiste, prit bientôt en grippe ce censeur silencieux. On était arrivé au déclin de notre occupation. Les bandes renaissaient dans les Terres-Chaudes. Un jour, du côté de Tampico, Dupin se heurta contre un détachement de « puros » posté sur un mamelon
rocailleux et donna à du Vallon l'ordre de l'enlever avec ses cavaliers. Ce dernier fit remarquer que le terrain ne se prêtait pas à une action de cavalerie et proposa de tourner la position. Dupin réitéra son ordre. Du Vallon, donnant un magnifique exemple du respect de la discipline et de l'abnégation militaire, commença à gravir, à la tête de ses hommes, les pentes rocheuses du haut desquelles les Mexicains les fusillaient. Il reçut trois balles en pleine poitrine, vécut assez longtemps, pourtant, pour être embarqué à bord d'un navire en partance pour New-York , et mourut en vue du port.
Le lecteur connaît aussi mon ami le colonel Mangin, dont les deux bataillons de zouaves avaient pour officiers des jeunes gens qui, pour la plupart, ont porté plus tard les trois étoiles.
Quant au premier régiment de marche de cavalerie qui faisait partie de ma brigade, il était commandé par le colonel Petit, qui venait de remplacer le colonel de Brémond d'Ars, nommé général de brigade et rappelé en France. Le colonel Petit était le fils du général de la Garde Impériale, à qui l'Empereur, en 1814, au moment de partir pour l'île d'Elbe, adressa dans la cour du Cheval blanc, à Fontainebleau, des adieux historiques. Nous l'appelions « Petit des Adieux ». Tout le monde a vu le tableau célèbre qui représente Napoléon serrant sur son cœur l'aigle des grenadiers et embrassant le général Petit. La lithographie, la gravure et l'imagerie d'Épinal l'ont popularisé. Or, à Mexico, un adjudant-major du régiment trouva une reproduction de ce tableau et en fit l'acquisition. Cette gravure devint l'instrument d'une farce inénarrable. A chaque étape, l'adjudant-major, après avoir désigné la chambre réservée au colonel Petit, suspendait religieusement à un de ses murs le tableau des Adieux. Dans la moindre petite ville, dans la plus obscure hacienda du Mexique,