‹ Mes souvenirsChapitre 246 sur 262 · MARCHES FORCÉES · texte numérisé non relu

MARCHES FORCÉES

sacs, les bagages, tout, et le 18 décembre, nous partions de grand matin pour faire dix lieues, arriver au bivouac à six heures du soir et en repartir à une heure du matin, avec l'espoir d'atteindre Aguas-Calientes dans la journée. Mais, dans cette marche de nuit, on vint nous apprendre que deux escadrons de lanciers libéraux, partis de San-Luiz pour rejoindre Doblado, étaient venus donner près de nous, à las Demas, dans un poste occupé par un chef mexicain de nos auxiliaires, Chalvez, à la tête de 800 chevaux. Les lanciers avaient été battus, mais notre marche était éventée, et Doblado avait probablement déguerpi d'Aguas-Calientes. Nous courûmes au plus pressé, à las Demas, où nous trouvâmes une trentaine de cadavres de libéraux et Chalvez qui rentrait, encore tout échauffé de sa poursuite, après avoir détruit ou fait prisonnier le quart de l'effectif des libéraux et capturé une bonne partie de leurs chevaux. Nous restâmes là, toute la journée, sous un vent violent, au milieu d'une poussière aveuglante. Nous allions en repartir, quand on vint dire au général en chef que Doblado venait de rentrer à Aguas-Calientes avec deux bataillons. Renvoyant une partie de ses troupes et ne conservant que ma brigade dite d'avantgarde, qui était plus que suffisante, le général Bazaine marcha sur Aguas-Calientes, où nous arrivâmes le 20 décembre, sans rencontrer, sur la route ou dans la ville, l'ombre d'un ennemi.

Aguas-Calientes est une grande et belle cité d'environ 30,000 âmes. La plupart des habitants l'avaient abandonnée à notre approche, et ceux qui restaient nous accueillirent très fraîchement. Pourtant, comme nous payions tout, rubis sur l'ongle, ils nous fournirent tout ce dont nous avions besoin, pendant la journée que nous passâmes chez eux. Le générai Bazaine aurait voulu pousser jusqu'à Zacatecas, le grand centre des mines. Mais on ne peut pas imposer à des troupes, dén* 32

pourvues de toute espèce de bagages, d'aussi longues marches. La vie n'est pas tenable, quand on est privé de tous les menus objets nécessaires à l'entretien quotidien. Et il fallut se replier sur Lagos. En route, nouvelle alerte et nouvelle marche de nuit causée par le bruit faux d'une halte de Doblado à notre portée. Enfin, après avoir fait étape à une ville qui porte le joli nom d'Incarnacion, nous rentrâmes à Lagos, exténués, fourbus, quoique très intéressés par cette campagne qui nous rappelait nos courses en Algérie, à la poursuite des Arabes.

Pendant ces marches et contremarches, le général Bazaine avait appris la mort de sa première femme, qu'il avait épousée quinze ans auparavant, en Afrique. En arrivant à Lagos, nous apprîmes deux faits d'armes qui s'étaient passés, en notre absence, sur le front des deux divisions françaises et qui prouvaient enfin que cette armée libérale n'était pas un fantôme. La ville de Morelia, chef-lieu de la province de Michoagan, et qui passait pour très hostile à l'intervention , avait été occupée, sur l'ordre du commandant en chef, par le général Marquez, notre fidèle allié, à la tête d'une partie de l'armée auxiliaire. Uraga, qui depuis la mort de Comonfort commandait l'armée libérale, comptant sur les intelligences qu'il entretenait dans la place, vint attaquer Marquez qui se défendit comme un beau diable, mit hors de combat 600 hommes, fit 700 prisonniers, prit 5 obusiers et perdit 45 tués et 65 blessés. Le général Douay, qui se trouvait à proximité, accourut, se mit à la poursuite de l'ennemi, et le colonel Margueritte atteignit, à Zamora, l'arrière - garde d' Uraga qu'il dispersa entièrement.

Un événement tout à fait semblable se passait en même temps à San-Luiz de Potosi, que Méjia avait occupé, le 25 décembre, et où, deux jours après, il avait été attaqué par l'armée libérale, qu'il défit com-

Page 1