‹ Mes souvenirsChapitre 247 sur 262 · BUT ATTEINT · texte numérisé non relu

BUT ATTEINT

plètement. Nos auxiliaires eurent 50 tués et 65 blessés; mais les libéraux perdirent toute leur artillerie, 850 prisonniers et plus de 600 hommes mis hors de combat. Le général de Castagny entra à San Luiz de Potosi, que Juarez avait abandonné. Le malheureux président faillit même être pris, car, lorsqu'il voulut traverser Monterey , le général libéral Vidauri lui refusa le passage . Mais ce général fut abandonné par ses troupes et dut se réfugier dans le Texas.

En somme, le général Bazaine avait atteint son but. L'armée libérale n'existait plus, et le nouveau commandant en chef venait de faire preuve d'incontestables talents, ainsi que d'une rapidité de conception et d'exécution qui contrastait heureusement avec les lenteurs de son prédécesseur.

Le général Forey avait mis plus de cinq mois et demi pour aller de la Vera-Cruz à Puebla, à travers les contrées les plus riches du Mexique, faisant subir à son armée des privations de toutes sortes. En six semaines, le général Bazaine avait porté cette armée, toujours en haleine, toujours en mouvement, à plus de cent cinquante lieues au nord de Mexico, dans des régions qui offraient relativement peu de ressources; et payant largement ce que nous prenions, sans molester une seule fois l'habitant, nous avions toujours été largement pourvus de tout.

Que faut-il en conclure ? Que si le général Bazaine avait précédé le général Forey, au lieu de le remplacer, l'expédition du Mexique eût réussi ? Je ne l'oserais pas. Mais en tout cas, l'honneur des armes eût été plus grand, et l'effet produit sur l'ennemi, plus considérable. J'ajouterai que, si le général Forey, au lieu de précéder le général Bazaine, lui avait succédé, l'aventure mexicaine se serait sûrement terminée d'une autre façon; car le général Forey n'eût pas ajouté ses intrigues personnelles à toutes celles qui tourmentaient ce mal-

5oo MES SOUVENIRS.

heureux pays. Il n'eût pas, à coup sûr, laissé derrière lui l'infortuné Maximilien, voué au trépas. Il l'aurait tiré de l'enfer où nous l'avions jeté, eût-il dû pour cela, et afin de sauvegarder à la fois notre responsabilité et l'honneur d'un souverain, faire prisonnier l'empereur et l'emmener derrière lui, pieds et poings liés.

Mais revenons à notre course dans le Nord. Le général Bazaine s'était réservé l'honneur d'aller faire reconnaître le nouveau régime à Guadalajara, la ville la plus importante du Mexique après Mexico, la seconde capitale du pays. Il emprunta, pour les attribuer à ma brigade, deux bataillons au général de Berthier qui, tombé sérieusement malade, rentrait à Mexico. Ce général, un des plus brillants officiers de nos vieux zouaves, venait d'être atteint d'une singulière affection mentale, à la suite d'une de ces violentes insolations si communes au Mexique. Il conservait son intelligence et la mémoire des faits anciens ; mais il avait perdu la notion du temps présent. Il lui était impossible de se rappeler où il était, ce qu'il faisait, pourquoi il marchait; il n'y était plus du tout.

De Lagos à Guadalajara nous avions soixante lieues à faire. Nous les franchîmes lestement , sous des pluies abondantes qui gâtaient les routes sablonneuses que nous suivions et rendaient la marche pénible pour l'infanterie. Je n'imposerai pas à mes lecteurs les noms de nos différentes étapes à travers un pays très laid et sans caractère. Celle du 31 décembre à la Venta de Pescueros fut cependant assez originale. Les soldats baptisèrent leur bivouac le « Camp des lièvres », à cause de la quantité invraisemblable de ces animaux qu'ils rencontrèrent. La brigade entière se gorgea de civet. Le lendemain, Ier janvier 1864, à Tépatitlan, nous fûmes rejoints par le colonel Garnier qui remplaçait le général de Berthier dans le commandement de sa brigade, et à qui le général Bazaine réservait le commandement

Page 1