EXCOMMUNIÉS
que le président Juarez. La question des biens du clergé s'était envenimée, et le conflit était passé à l'état aigu. L'archevêque, en prenant la direction de la Justice et de l'Intérieur, avait commencé par déclarer qu'il ne reconnaissait point le décret qui avait sécularisé les biens du clergé; qu'il considérait comme nuls et non avenus tous les contrats de vente ou de location passés à la suite de ce décret, et que, disponibles ou non, tous les biens ecclésiastiques devaient être restitués à leur légitime propriétaire. Les généraux Almonte et Salas avaient blâmé cette attitude et avaient supplié leur collègue d'y renoncer, pour laisser au futur empereur la solution de cette difficulté si grave. Et, comme l'archevêque refusait, ils prirent un arrêté annulant sa décision. Alors, l'entêté prélat, sans donner sa démission, s'abstint de paraître aux séances du triumvirat , protestant par son abstention contre les actes de ses collègues et se réservant un moyen d'en contester la légalité. En même temps, comme cette opposition muette ne lui semblait pas suffisante, il rallia les évêques qui dépendaient de lui, et sept évêques, d'accord avec leur métropolitain, menacèrent d'excommunication majeure tous ceux qui obéiraient aux décrets de sécularisation. Nous étions dans de beaux draps , car nous faisions partie , nous autres Français, du troupeau sur lequel grondaient ces foudres. Enfin, Mgr Labastida en était arrivé à faire à l'intervention une guerre acharnée et clandestine, à comploter un appel aux armes et un soulèvement général contre les libéraux, y compris les Français. Le tribunal suprême de Mexico, cédant à la contagion , s'était rangé du côté de l'archevêque, contre Almonte et Salas, qui, désespérant de venir à bout de tous ces enragés, pressaient le retour du général en chef. Tant et si bien qu'un beau dimanche matin, à Guadalajara, l'armée française apprit qu'elle venait d'être excommuniée.
Cela ne nous empêcha pas d'assister au service divin. Mais, à Mexico, les choses faillirent se gâter, et on vit le moment où les canons de nos batteries allaient tourner leurs gueules vers la cathédrale, pour enfoncer les portes qu'on fermait devant nous. Le général Bazaine avait répondu à cette sentence d'excommunication en destituant l'archevêque, et, rentré à Mexico, il allait bientôt se résoudre à le transformer en martyr, en prenant contre lui un arrêt d'éloignement. Le commandant en chef, en sa hâte de remettre un peu d'ordre dans les esprits de la capitale, avant l'arrivée prochaine de l'empereur Maximilien, voulut passer par le plus court pour rentrer, et il s'enfonça dans un massif montagneux que nos grandes voitures mexicaines du convoi eurent toutes les peines du monde à franchir. Il fallut plusieurs fois doubler les attelages, et nous nous amusions à voir dix ou douze mules, enlevées par un seul postillon qui les tenait toutes en main, donner ensemble dans le collier, au bruit d'un sifflement particulier. Au sortir des montagnes, la brigade se butta contre le seul cours d'eau important du Mexique, le Rio-Grande. Nous n'avions pas d'équipage de ponts, et on perdit trois jours avant que l'artillerie eût organisé un passage sur cette rivière large et profonde. Par exemple, le pays était magnifique, et, comme le temps était admirable, nous pouvions jouir de ses beautés pittoresques.
Nous passâmes une journée ravissante à suivre les rives du grand lac Chapala, que traverse précisément le Rio-Grande, par lequel ses eaux se déversent dans l'océan Pacifique. La Suisse n'offre rien d'aussi beau que cette immense nappe d'eau claire , dormant sur un plateau élevé, et enchâssée à distance par des montagnes artistiquement découpées qui lui font un cadre splendide. Ce lac est le quartier général d'une quantité prodigieuse d'oiseaux de toute espèce et de toutes gran-