SUISSE MEXICAINE
deurs, depuis le canard sauvage jusqu'aux flamants roses et aux grands échassiers. Ce fut une journée de divertissement et de chasse. Le soir, dans toutes les marmites , il y eut des salmis variés , dont le troupier se lécha les doigts. Mon officier d'ordonnance, Nemrod enragé, garnit notre garde-manger pour plusieurs jours, et mon cuisinier, Dargenson , dont l'importance avait grandi avec la mienne et qui , maintenant , était populaire dans toute l'armée, sous son costume de colonel mexicain, nous confectionna des pâtés de grue qui furent proclamés dignes de la table impériale.
Puis, nous retombâmes sur la route suivie précédemment par le général Douay, et qui n'offrait rien d'imprévu. A la Piedad, où nous bivouaquions, le 18 janvier, le général Bazaine décida l'occupation de Zacatécas dont il chargea le général Douay, et qui complétait, au nord du Mexique, notre ligne d'avant-postes, développée sur un front de plus de cent cinquante lieues. Nous repassâmes ensuite par les centres que nous avions déjà visités : Salamanca, Celaya, et le dernier jour de janvier, nous étions à cinquante lieues de Mexico, à Queretaro, ravissante petite ville dont le nom allait devenir si lugubre.
Je vois encore le Cerro, monticule où un drame terrible devait être le dénouement de l'aventure mexicaine. La route de Mexico passe au pied de ce monticule. Nous la suivions, le Ier février, en fredonnant gaiement, par le plus beau temps du monde. Cette course vertigineuse était finie, et il était grand temps pour moi qu'elle se terminât; j'étais à bout de forces et si épuisé que je ne pouvais plus supporter les réactions pourtant si douces de nos chevaux arabes. J'avais dû faire toute la route monté sur un cheval mexicain, que j'avais acheté précisément parce qu'il marchait comme glisse un fauteuil.
A Mexico, je repris le commandement dont j'étais
5o6 MES SOUVENIRS.
titulaire : celui de la cavalerie du corps expéditionnaire. Cette cavalerie allait être augmentée et portée de huit à seize escadrons , par l'arrivée de renforts venus de France, avec le colonel du Preuil et le lieutenant-colonel Sautereau-Duparc. C'était magnifique pour un général de brigade tout récemment nommé; mais, comme cette cavalerie était répartie dans tout le Mexique, depuis la Vera-Cruz jusqu'à l'extrême Nord, son commandant jouait un rôle plus administratif qu'actif, et il n'était en réalité qu'un inspecteur général, chargé de faire valoir des titres acquis sous d'autres yeux que les siens.
D'ailleurs, rester plus longtemps au Mexique, c'était m'exposer à y rester pour toujours. J'avais vingt- cinq ans de service, dont près de vingt-trois ans passés dans des campagnes actives. J'étais pâle comme un mort, maigre comme un clou, et je ne pouvais plus monter un étage sans suffoquer. Un congé s'imposait. Le général Bazaine me l'offrit, je l'acceptai avec reconnaissance.
Peut-être le commandant en chef était-il guidé, dans sa sollicitude pour ma santé, par l'ambition de posséder mon cuisinier, dont il appréciait fort les talents. Et, sans le savoir, Dargenson me sauva probablement la vie. Il entra, le jour même de mon départ, dans les cuisines du général en chef, qu'il quitta plus tard pour passer au service du nouveau ministre de France à Mexico, M. le marquis de Montholon. Pour en finir tout de suite avec cet artiste culinaire , je dirai qu'à la fin de notre campagne au Mexique, il alla chercher fortune à New- York. Là, j'ai perdu sa trace.
Le marquis de Montholon, qui représentait la France aux Etats-Unis, avait remplacé, pendant notre campagne du Nord, M. Dubois de Saligny à Mexico, où je le connus assez pour savoir que c'était un homme fort aimable et fort accueillant, marié, aux Etats-Unis,