IL FAUT PARTIR
à une ravissante Américaine, qui fit de sa maison la plus hospitalière et la plus recherchée de Mexico. En même temps que lui, était arrivé le général d'artillerie nommé en remplacement du « beau de Laumière », tué au siège de Puebla. C'était le général Courtois Roussel d'Urbal; et nul mieux que lui ne justifiait le premier de ces trois noms. Il appartenait à la grande école des officiers d'artillerie du premier Empire : les Sénarmont, les Lariboissière, les Éblé, et venait chercher au Mexique une troisième étoile qu'il méritait déjà.
Toutes mes affaires étant réglées et mon commandement remis au colonel de Lascours, du 1" de chasseurs d'Afrique, je quittai Mexico dans les premiers jours de mars. Nous formions une petite colonne, assez nombreuse pour n'avoir rien à craindre des guérillas. Avec moi, rentrait en France le général d'Auvergne, remplacé dans ses fonctions par mon excellent ami le colonel Manèque. Le général revenait sous prétexte de soigner sa santé ébranlée et de guérir définitivement sa jambe, fracturée dans une chute à Orizaba, mais en réalité parce qu'à un régime nouveau il faut des hommes nouveaux, et parce que le général Bazaine avait des habitudes trop dissemblables de celles du maréchal Forey, pour s'accommoder longtemps avec le chef d'état-major de son prédécesseur. D'ailleurs, le général Bazaine possédait un homme de confiance, par l'intermédiaire duquel il traitait toutes les grandes affaires : son aide de camp, le commandant Boyer, le seul peut-être qui connût ses pensées intimes et qui ait su les exprimer complètement et clairement, aussi bien au Mexique que pendant le siège de Metz.
Boyer et Villette, que nous appelions familièrement le « Padre», étaient ses deux seuls confidents. Pauvre Villette ! De venu lieutenant-colonel, il fit preuve auprès de son chef, devenu le maréchal Bazaine, du plus admirable et du plus infatigable dévouement, dont il ne
fut récompensé que par six mois de prison, pendant lesquels, traité comme un malfaiteur vulgaire, il subit les horreurs et les humiliations de la plus dure captivité.
Nous avions encore avec nous un jeune officier suédois, autorisé à suivre les opérations, attaché au 3* de zouaves, et qui venait d'être le héros d'une aventure où il s'était comporté admirablement : M. Erickson. Avec un de ses compatriotes, attaché, lui, au quartier général, il nous avait quittés au mois de décembre, pendant notre campagne du Nord, pour rentrer dans son pays, où il était rappelé.
Arrivés à Queretaro, les deux officiers suédois prirent la diligence qui faisait un service quotidien entre cette ville et Mexico, et qu'escortaient, ce jour-là, neuf soldats français, répartis sur l'impériale et à l'intérieur, pour protéger la valise de la poste, confiée au conducteur. Près d'un petit village appelé la « Soledad » , la diligence est attaquée par plus de trois cents guérilleros , dont la première décharge tue raide deux soldats et l'officier suédois, camarade de M. Erickson. Les survivants sautent à bas de la voiture et, s'en servant comme de rempart, se défendent deux heures durant, tuant ou blessant une cinquantaine de bandits. Ils succombent l'un après l'autre dans cette lutte par trop inégale, et Erickson reste seul. « Rendez-vous! lui crie le chef mexicain. — A quelle condition? — Donnez vos armes, vous aurez la vie sauve. — Jamais! plutôt mourir! » Et, comme il n'avait plus de cartouches, Erickson se dégage, en cassant d'un coup de crosse la tête du bandit le plus rapproché.
Le chef de la guérilla dut faire sonner la charge à ses deux cent cinquante hommes pour en attaquer un seul. Une balle casse le bras gauche d' Erickson, qui est désarmé. Il reçoit un coup de lance dans le flanc, deux coups de sabre sur la tête et un coup de baïon-