SCÈNE PÉNIBLE
bon ; allez chercher votre ami Clerc et emmenez-le dîner avec nous. » Le colonel Clerc vint, le soir, dîner au quartier général; et il ne fut plus question de rien.
J'ai parlé tout à l'heure de l'arrivée parmi nous du général Rivet.
C'était un officier tout à fait hors ligne ; il avait passé de l'École polytechnique dans l'artillerie, puis, comme chef d'escadrons, aux spahis, à leur réorganisation en 1845, puis, comme colonel, au 8e de hussards. Son mérite exceptionnel justifiait son avancement exceptionnel. Bugeaud l'avait pris comme officier d'ordonnance. A son départ pour l'armée de Crimée, le général Pélissier le prit comme chef d'état-major général du premier corps. C'est en cette qualité qu'il reçut une mort glorieuse, dans les tranchées de Sébastopol, le 8 septembre 1855, le jour de la prise de Malakoff. Il fut un de ceux dont j'ai reçu le plus de témoignages de bienveillance et d'amitié. Il est un de' ceux dont le souvenir reste vivant dans mon cœur reconnaissant de vieux soldat. Il venait, envoyé par le Gouverneur général, pour étudier le parti qu'on pouvait tirer de Laghouat. Le général Randon répugnait à s'étendre aussi loin, alors qu'aux portes mêmes d'Alger, les populations kabyles habitant le massif montagneux du Djurdjura, stables, laborieuses, industrieuses, dotées de mœurs qui rappellent celles de nos paysans, étaient encore soustraites à notre influence.
Le général Rivet vainquit ses irrésolutions. Il fit suspendre l'œuvre de destruction entreprise par le commandant en chef, et décider l'occupation permanente de Laghouat par une garnison française. Le choix du commandant du nouveau poste fut très laborieux. Le capitaine Gruard, à qui ces fonctions semblaient réservées, s'était rendu impossible, car il était, en définitive, l'auteur principal de la défection des Larbâ, qui avait amené la révolte de Laghouat. C'était
lui qui avait excité leur chef, Ben-Chôra, contre notre vieil allié Ben-Salem, qu'il détestait pour une cause des plus futiles. Gruard, qui vivait très à l'écart de ses camarades et qui préludait par des idées sombres à l'attaque de folie à laquelle il devait succomber, avait pour maîtresse une femme arabe, Haiffa. Un des trois fils de Ben-Salem, Taouti, la lui enleva, et, pour se venger, Gruard brouilla les cartes, de sorte qu'en définitive tous les braves officiers que nous venions de perdre, tous les pauvres diables de troupiers qui venaient de laisser leur peau à Laghouat étaient morts pour une femme, comme de simples Grecs et de simples Troyens.
La candidature de Gruard étant écartée, le général Yusuf posa la mienne devant le général Pélissier, qui lui répondit : a Vous savez si j'aime du Barail, mais il est trop jeune de grade pour commander ici ; car je suis forcé de laisser une assez forte garnison, et il y rencontrerait des capitaines plus anciens de grade que lui. Il faut que je mette ici un officier supérieur, chef de bataillon ou lieutenant-colonel. Quant à du Barail, qu'il reste ici comme chef du bureau arabe. Je le proposerai pour le grade de chef d'escadrons, et dès qu'il aura été nommé , il aura le commandement. Aujourd'hui , ce n'est pas possible, ça ferait trop d'histoires ! »
Je ne me doutais pas le moins du monde des discussions dont j'étais l'objet, et je ne songeais pas du tout qu'on pût me confier une aussi lourde tâche. Je souffrais du foie. J'avais demandé et obtenu, pour la fin de la campagne, un congé de convalescence qui me permît d'aller me soigner en France. Pourtant, lorsque le général Yusuf, sans entrer dans tous ces détails, me demanda si je voulais être chef du bureau arabe à Laghouat, avec la perspective d'en avoir le commandement comme chef d'escadrons, plus tard, j'acceptai des deux mains. Je n'étais capitaine que depuis quatre