CHEZ PÉLISSIER
ans et trois mois, et je comprenais parfaitement qu'à la suite d'un avancement aussi rapide, il fallait faire preuve de zèle et intimer à mon foie l'ordre d'attendre. J'avais été, il est vrai, proposé régulièrement, à l'inspection précédente, pour le grade supérieur, et j'avais obtenu le numéro 13. J'aurais été plus favorisé si mon oncle, le général de Chalandar, qui faisait partie de la commission de classement, ne m'avait pas porté le quarante-cinquième sur sa liste, afin de n'être pas accusé de népotisme.
Les choses en étaient là, quand, une semaine après la prise de la ville, le général Yusuf me délégua auprès du général Pélissier. Profitant du désordre de la conquête, les goums d'Oran et les goums d'Alger s'étaient pillés mutuellement, et il s'agissait de demander au commandant en chef l'institution d'une commission arbitrale qui mît fin à leurs réclamations réciproques.
Quand je me présentai au quartier général, le général Pélissier, en bras de chemise et coiffé d'une petite calotte grecque brodée par les doigts d'une certaine fée, était en train de laver la tête à son chef d'étatmajor, le lieutenant-colonel Joinville, que nous appelions le citoyen Joinville, à cause de son attitude pendant la Révolution de 48. Il lui reprochait la mauvaise tenue du camp.
— Comment voulez-vous, criait-il, que mon camp soit bien tenu, quand c'est mon chef d'état-major qui donne l'exemple de l'ordure et de la malpropreté? Demandez à ce jeune homme, continua-t-il en m'apercevant, si, quand j'avais l'honneur d'être chef d'état major de la division d'Oran, les choses n'étaient pas mieux en ordre. » Il lança encore au malheureux cette injure suprême : « Tenez, votre bivouac est plus sale que celui d'un brigadier du train. »
Puis, se retournant brusquement de mon côté : a Et vous, dit-il, que me voulez-vous? »
Pendant que le pauvre Joinville s'en allait, j'expliquai brièvement mon affaire. Il était en verve : « Vous ne perdrez donc jamais, dit-il, vos habitudes de vol et de déprédation? — Mon général, répondis-je, sans me laisser démonter et faisant allusion aux fameuses razzias exécutées sous ses yeux pendant la campagne de Mascara, ce sont des habitudes de jeunesse que j'ai prises sous vos ordres. Et, à ce titre, elles me sont trop chères pour que j'y renonce. »
Il fut content de la parade et me dit : « Eh bien, venez déjeuner avec moi. » Puis, s'apercevant que ma croix s'était détachée et qu'il n'en restait plus que la couronne après le ruban rouge, il ajouta : « Tiens ! vous avez perdu votre croix! Venez, que je vous en donne une qu'on a trouvée à Laghouat. » Et, m'emmenant dans sa tente, il me fit cadeau d'une croix, recueillie dans la ville, et prise probablement par les Arabes à une de leurs victimes. Je l'ai encore.
Le déjeuner, auquel assistaient son aide de camp, le commandant Cassaigne, et son officier d'ordonnance, un peu son souffre-douleur, le capitaine de Rollepot, qui a été retraité comme colonel de pontonniers, fut très gai. Au dessert, il m'annonça qu'il me nommait commandant du poste de Laghouat, et comme je me confondais en remerciements : « C'est bon ! c'est bon ! dit-il, vous n'avez pas besoin de me remercier. Je n'ai pas pu faire autrement. Je n'ai pas trouvé d'officier supérieur qui voulût accepter. Vous allez être gêné par votre peu d'ancienneté, mais on s'arrangera. »
En effet, dans la colonne de Médéah, qui allait fournir la garnison, il n'y avait que deux officiers supérieurs à qui l'emploi aurait convenu, et tous deux s'étaient récusés. Le premier était le lieutenant-colonel Roze, qui a commandé plus tard une brigade d'infanterie de la Garde et a quitté l'armée comme général de division. Il attendait ses épaulettes de colonel à la fin de l'expé-