UN BON AGHA
commandante ayant fait appeler, un jour, le médecin militaire pour le consulter sur certains troubles naturels amenés par l'âge, lui avait demandé si, néanmoins, elle pouvait rester pour le capitaine l'épouse soumise à ses fantaisies. Le major avait ordonné une abstinence complète. « Là, tu vois bien, Fricot, dit la bonne dame en regardant son mari; qu'est-ce que je te disais? » Et le capitaine écouta son arrêt avec une modestie un peu orgueilleuse.
Une fois installé, je vis fondre en même temps la neige blanche et mes idées noires, sous l'influence combinée du soleil et du travail. Ma marotte était mon escadron. Je voulais, avant tout, pourvoir à son installation, et j'étais fort impatient de le voir arriver. Or, ce n'était pas une petite affaire que de l'amener où j'étais. Il fallait d'abord vaincre la mauvaise volonté de l'étatmajor du régiment qui ne voulait pas le voir partir de Blidah, parce que cet escadron était le seul qui justifiât à Blidah la présence de cet état-major, réduit, sans mes spahis, à un peloton hors rang. Il fallait vaincre encore l'inertie du bureau arabe qui n'était pas pressé de le voir venir. Il fallait enfin lui trouver, à proximité de Boghar, des terres domaniales assez vastes pour le recevoir; et je ne savais pas où les prendre. Très embarrassé, j'imaginai d'aller consulter mon nouvel ami, l'agha Couider-ben-Mimouna. « Vous cherchez une terre domaniale pour votre smala? dit-il, j'en ai une très belle à votre disposition, là tout près, de l'autre côté de la rivière; elle s'appelle Moudjebeur. Comme elle n'était ni louée ni cultivée, le bureau arabe m'en a accordé la jouissance, et j'en ai tiré mon profit; cela ne faisait tort à personne. Mais elle appartient à l'État, et je suis prêt à vous la remettre. »
On pense si je remerciai le consciencieux agha et si je m'empressai de réclamer Moudjebeur. Je proposai au Gouverneur d'assigner ce terrritoire au ier escadron de
spahis et demandai, en même temps, qu'à titre de récompense pour son désintéressement, l'agba reçût en toute propriété les terres qui ne seraient pas nécessaires à notre établissement. Ces deux demandes me furent immédiatement accordées. Il me restait encore à trouver les moyens d'installer matériellement l'escadron. Sans doute, les spahis indigènes devaient vivre à l'arabe, sous la tente. Mais il fallait loger le cadre français, construire des magasins, les dépendances nécessaires à une troupe régulière, un abri pour les chevaux. Et, comme Moudjebeur était à deux heures de Boghar, de l'autre côté de la rivière, il fallait encore le mettre à l'abri d'un coup de main, pour le cas où l'escadron serait dehors, laissant au camp ses familles, ses provisions et ses indisponibles. Tout cela, dans mon idée, devait s'exécuter après l'arrivée de l'escadron que je demandais à cor et à cri. Mes instances étaient d'ailleurs justifiées par un point noir qui grossissait du côté du Sud.
A Ouargla, s'était établi un nouvel agitateur, un Mohammed-ben-Abdalah , notre ancien khaliffa de Tlemcen, qui était allé porter d'abord en Kabylie ses prédications fanatiques et, après avoir attiré dans les montagnes du Djurdjura les maux de la guerre et en avoir été chassé par les habitants eux-mêmes, était venu se fixer dans la dernière oasis de l'Oued-Rir d'où il espérait soulever nos tribus nomades. Déjà les Larbâ, sous l'influence de leur bach-agha, Ben-Nacerben-Chorâ, étaient venus se joindre à lui, abandonnant brusquement les campements qui leur avaient été assignés.
Deux mots d'explication feront comprendre une situation assez compliquée. La population nomade du sud de la province d'Alger se compose de deux grandes confédérations : les Ouled-Nayl et les Larbâ. Elles sont soumises, je l'ai expliqué, à un double mouvement