‹ Mes souvenirsChapitre 31 sur 262 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

laisse pas précisément sur un lit de roses. Mais je suis certain que vous saurez vous débrouiller.

Moi. — Je tâcherai, mon général. Mais je ne vous cache pas que je trouverais la situation plus douce si vous pouviez me laisser un peu d'argent.

Le général. — De l'argent! Mais où voulez-vous que j'en prenne? Je n'ai pas un sou, ni sur moi ni dans mes caisses.

Moi. — A défaut d'argent, je me contenterais d'un peu de viande.

Le GÉNÉRAL. — De la viande ! J'en ai à peine assez pour nourrir ma colonne, jusqu'à ce que je puisse la ravitailler.

Moi. — Alors, c'est bien, on essayera de s'en passer. Avez-vous d'autres instructions à me donner ?

Le GÉNÉRAL. — Une seule : celle de vous montrer digne de la confiance que j'ai en vous. Je ne sais pas en face de quelles difficultés vous allez vous trouver ; mais, quelles qu'elles soient, rappelez-vous le nom que vous portez.

Il me tendit les bras, et, sans descendre de cheval, nous nous embrassâmes. Je sentis dans ses mains un frémissement. Je vis dans son bel œil dur une crispation attendrie que son ordinaire impassibilité gouailleuse rendait encore plus saisissante. Je saluai, échangeai des poignées de main avec les camarades qui l'entouraient ou marchaient derrière lui, à la tête de leur corps, et je rentrai dans mon petit royaume vert, perdu dans les sables du désert, et encore bouleversé. J'y rentrai plein d'entrain et d'espoir, car il me semblait que je venais de puiser des forces physiques et morales infinies, en touchant de ma poitrine le cœur de ce grand homme de guerre.

Pourtant, quand la colonne d'Oran commença à se perdre à mes yeux, dans la poussière que soulevaient ses pas, et quand, à la tête de la demi-douzaine de ca-

marades qui rentraient avec moi à Laghouat, j'eus repris le chemin du Sud, je me fis un peu l'effet de l'ouvrier, père de famille, qui rentre chez lui, le soir, sans avoir trouvé du travail pendant la journée, et sans avoir pu acheter la miche de pain quotidienne. J'étais à plus de soixante-dix lieues du premier poste français ; Boghar. Je venais de le commander et je savais parfaitement qu'il était incapable lui-même de me prêter le moindre secours.

La ville que j'occupais était démantelée, éventrée parla brèche que nous lui avions faite pour la prendre, éventrée par la brèche que ses défenseurs lui avaient faite pour en sortir, et en partie détruite systématiquement. Je n'avais rien à craindre matériellement de sa population, réduite à l'état de troupeau tremblant; mais le sort que nous lui avions fait subir devenait un embarras pour moi, puisqu'il la mettait à ma charge. Quant aux populations environnantes, elles étaient trop terrifiées par cette répression sanglante pour rien entreprendre d'immédiat, mais, dix fois domptées et dix fois insurgées, elles restaient profondément hostiles et prêtes à écouter le premier aventurier dont le souffle rallumerait en elles la haine du chrétien.

Enfin, j'avais sur les bras une garnison de plus de mille hommes, y compris deux cents blessés, parmi lesquels un officier général et dix officiers de différents grades. Et, pour nourrir tout ce monde-là, à part quelques caisses de biscuit et quelques sacs de riz, je n'avais rien ; mais littéralement rien ! ce qui s'appelle rien; pas un bœuf, pas un mouton, pas un morceau de lard ou de viande salée, pas un centime pour en acheter et pour payer le prêt échu.

Je ruminais mon dénuement, en me laissant aller au pas cadencé de ma monture qui, comme les chevaux d' Hippoly te , « semblait se conformer à ma triste pensée » . Et il faut croire que mon visage la reflétait aussi, car

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