‹ Mes souvenirsChapitre 32 sur 262 · UN SAUVEUR · texte numérisé non relu

UN SAUVEUR

je m'entendis interpeller en arabe par un cavalier, qui était venu se mettre botte à botte avec moi, et qui me disait :

— Du Barail, tu n'as pas l'air content! Qu'est-ce que tu as? C'était le second fils du pauvre vieux Ben- Salem; c'était Cheick-Ali qui était venu avec moi accompagner la colonne du général.

— Ah ! c'est toi! lui dis-je, eh bien, tu as raison; je ne suis pas gai. Je suis dans la plus horrible détresse. Je puis bien te le dire : je n'ai ni argent ni vivres. Je ne sais pas avec quoi on fera la soupe, ce soir, non seulement pour la garnison, mais pour les blessés.

Cheick-Ali me dit simplement :

— Combien te faudrait-il d'argent?

— Quarante mille francs.

— Tu les auras dans une heure. Et de la viande, combien t'en faut-il ?

— Il me faudrait cent bœufs et cinq cents moutons.

— Tu les auras avant midi.

Et il partit en avant à toute bride. Je n'ai jamais su comment il s'y prit. Il est probable qu'il avait trouvé, chez le marabout d'Aïn-Mahdi, un dépôt sûr pour son argent, au début des troubles, tout en en conservant une partie dans quelque cachette, à Laghouat. Quant à ses troupeaux, ils formaient une petite tribu, vivant presque toute l'année entre le M'zab et Laghouat, et confiée à des gens qu'on appelait les Mékalifsel-Adjérab (les Mékalifs galeux). Je ne sais pas trop pourquoi ils ont mérité ce surnom. Toujours est-il qu'en rentrant à Laghouat, je trouvai ses serviteurs déjà occupés à transporter à mon logis les sacs d'écus et que, quelques minutes avant midi, les cent bœufs et les cinq cents moutons débouchaient devant ma porte, d'où ils partirent pour être confiés à l'Intendance, pendant que l'argent était distribué aux officiers payeurs et aux chefs des différents services, contre des reçus.

C'est donc à Cheick-Ali, à un de ces chefs arabes que nous avons si souvent méconnus et dont, pour ma part, je n'ai jamais eu qu'à me louer, que je dois d'avoir pu me tirer de ce mauvais pas. Sans lui, je ne sais réellement pas ce que j'aurais fait, et le brave cœur me rendit ce service avec une simplicité qui en doublait le prix. On aurait dit qu'il faisait la chose du monde la plus ordinaire et la plus naturelle.

Je note, en passant, ce détail administratif qui a bien son importance : pendant les deux ans et demi que j'ai passés à Laghouat, comme commandant supérieur, pas une seule fois, un agent du Trésor n'y a apporté un sou, et pas une seule fois, l'argent n'y a manqué. Nous nous suffisions à nous-mêmes, grâce à un système que j'avais proposé, qui avait été accepté, et qui consistait à employer sur place la partie qui nous était nécessaire des contributions arabes que nous levions. Je remettais l'argent aux chefs de service, en échange de pièces comptables établies par les conseils d'administration. Et le bureau arabe faisait entrer ces pièces dans ses comptes avec le Trésor. Cette opération fort simple n'a jamais donné lieu à aucune réclamation ni à aucune erreur. Elle satisfaisait à la fois mon horreur de la paperasserie et mon amour de la régularité.

Ayant ainsi paré au plus pressé et à l'indispensable, grâce à la générosité de Cheick-Ali, j'eus le temps de mettre un peu d'ordre partout, et je commençai à voir un peu plus clair dans ma situation.

Mon dénuement ne portait pas seulement sur la viande et l'argent. Il s'étendait à tout.

Ainsi, il ne restait plus à Laghouat un seul de ces cantiniers qui suivent toutes les colonnes et fournissent aux soldats les menus objets dont ils ont besoin, y compris surtout de nombreux petits verres de liqueurs frelatées. Ces industriels, ayant épuisé leur pacotille, étaient tous partis avec la division d'Oran. Mon déta-

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