MES CLIENTS
parmi les indigènes éprouvés par la guerre, mais que la garnison était indemne, et qu'il n'y avait à Laghouat aucune maladie épidémique ou contagieuse.
La destinée de cette population infortunée restait toujours incertaine. Le Gouverneur général, toujours disposé à la frapper d'une punition exemplaire qui dégoûterait à jamais les gens tentés de l'imiter, n'avait pas renoncé à l'idée de la transporter en masse dans le Djebel-Amour. Et j'allais bientôt recevoir ampliation d'un arrêté qui mettait sous séquestre toutes les propriétés immobilières des habitants de Laghouat. Un fonctionnaire supérieur de l'enregistrement et des domaines, M. Sérieyx, allait arriver pour établir le sommier des biens séquestrés. Je ne cache pas qu'au risque de me faire donner sévèrement sur les doigts, je me mis du côté des Arabes. D'abord, autant je comprends qu'on soit inexorable les armes à la main, qu'on casse et qu'on brise tout, y compris les têtes, surtout les têtes, autant je déteste qu'on se montre impitoyable quand la fureur du combat est tombée. Il me semblait que ces exécutions à froid n'étaient pas dignes du caractère français, et que les soldats ne sont pas faits pour être des bourreaux, ni des huissiers, ni des gardes-chiourme.
Je fatiguais donc le Gouverneur général de mes réclamations et de mes protestations, a Oui, disais -je, ces gens-là se sont révoltés ; mais nous les avons sévèrement punis, et la répression est suffisante. En réalité, ils ne sont pas plus coupables que telle tribu qui s'est mise en insurrection, qui, ensuite, a imploré et reçu l'aman, moyennant une modique contribution de guerre, et qui a recommencé dix fois le même manège, sans lasser notre mansuétude. Pourquoi les gens de Laghouat seraient-ils plus punis, parce qu'ils se sont bravement défendus derrière leurs murs, que les autres, qui se défendent en combattant dans leurs montagnes, ou en
s'échappant dans les solitudes du Sahara? Et puis, nous-mêmes, avons-nous donc le droit d'être ainsi sans pitié? N'avons-nous donc aucune faute à nous reprocher envers eux? Se seraient-ils révoltés si nous avions été plus habiles ? »
Je m'agitai tellement que j'obtins, tout d'abord, que le séquestre ne s'appliquerait ni aux biens de la famille de Ben-Salem, à qui nous devions tant, ni aux biens de ceux qui, notoirement, n'avaient pris aucune part à l'insurrection ; et, ensuite, qu'on ne forcerait personne à s'expatrier , excepté les fauteurs avérés de la révolte, et qui seraient nominativement désignés. Mais, la nouvelle de la confiscation avait déjà mis en éveil bien des cupidités, et, comme il arrive toujours, les gens d'affaires étaient venus rôder sur les pas du soldat, pour transformer sa gloire en gros sous, s'il était possible, et faire miroiter leurs combinaisons devant son imagination nécessairement enfantine. On ne saura jamais combien des hommes de guerre, d'une valeur intellectuelle indiscutable, sont accessibles aux projets les plus invraisemblables et les plus irréalisables. C'est ainsi qu'on commençait déjà à discuter sérieusement, dans les hautes sphères militaires, les ressources illimitées qu'allait nous fournir le commerce du Sud, et on s'imaginait bonnement qu'il suffirait d'aventurer quelques milliers d'hommes dans ce Sud embrasé, pour en faire jaillir un trafic rémunérateur.
C'est en flattant cette manie, c'est en représentant notre nouvelle conquête, Laghouat, comme le marché principal et nécessaire de ce fameux commerce du Sud, que le docteur Baudens, médecin principal de l'armée d'Afrique, obtint, presque aussitôt après la prise de Laghouat, l'énorme concession de six mille palmiers, plus du tiers de l'oasis. Je me mis en travers. « Comment ! disais-je, vous enlevez, d'un seul trait de plume,