LE COMMERCE DU SUD
à une population le tiers de ses ressources, pour en faire cadeau à un Français qui a rendu des services, je le veux bien, mais qui n'a pas mérité une telle libéralité? Savez-vous seulement la valeur de ce que vous lui donnez ? C'est la dotation d'un maréchal de France; soixante mille francs de rente, rien que cela. Les dattes que produit l'oasis ne s'exportent pas, car elles sont d'une qualité inférieure ; mais elles constituent la base de l'alimentation des habitants, et chaque palmier se loue en moyenne dix francs par an. Si vous donnez six mille palmiers au docteur, qui se contentera d'en toucher la location, sans venir habiter l'oasis, vous le rendez maître du marché intérieur où il pourra, à son gré, faire régner la disette ou l'abondance. Ce n'est pas raisonnable. »
Grâce à mon opposition, l'affaire traîna plus de deux ans. Elle se termina par un compromis qui enleva au pauvre docteur la moitié de sa concession. Il ne lui resta plus que trois mille palmiers, soit trente mille francs de rente. J'estimai que c'était assez et même trop.
Je m'étais, dès le début, réservé une chambre, en attendant mieux, dans la grande maison qui servait d'ambulance. J'y tenais table ouverte, et, pendant longtemps, je fus le seul aubergiste de Laghouat. Mon auberge n'était pas luxueuse, mais elle avait au moins le mérite d'être absolument gratuite. Et puis, j'étais au milieu de mes chers blessés et, pour les voir à chaque instant, je n'avais qu'à quitter ma table de travail.
Le mois de décembre n'était pas encore écoulé que j'avais dit un éternel adieu aux deux plus aimés d'entre eux : mon camarade de Staël de Holstein, capitaine au Ier de chasseurs d'Afrique, et le général Bouscaren. Je leur fermai les yeux, ainsi que je l'ai indiqué plus haut. Au moment où le pauvre Staël
allait mourir, dévoré par la fièvre et consumé par la résorption purulente, je voulus essayer sur son moral l'effet d'un pieux mensonge, et je lui dis : « Je viens de recevoir votre nomination de chef d'escadrons, au 5e de hussards. » Je vois encore le sourire qui accueillit ma supercherie et que la mort, presque aussitôt, immobilisa sur cette pâle figure. La nomination fut signée cependant, mais après son décès, et ce fut moi qui en profitai.
Le 21 décembre, les médecins vinrent m'annoncer qu'après s'être consultés, ils avaient résolu d'amputer le général Bouscaren, dont la jambe se gangrenait. Comme il avait pris un léger repas, on attendit jusqu'au soir. Le chloroforme dont on se servit était probablement de mauvaise qualité, car on eut toutes les peines du monde à l'endormir; il parlait, il chantait, il gesticulait, tout en maintenant sa main crispée sur ma manche, car il avait exigé que je fusse là. L'opération dura une heure, sous mes yeux, et l'aspect des chairs, quoique je ne fusse pas médecin, me prouva qu'elle était trop tardive. Quand il fut recouché, dans quel état, grand Dieu ! et réveillé : « Restez là, me dit-il, ne me quittez pas. — Je vais écrire au Gouverneur, pour lui apprendre que vous êtes sauvé, et je reviens. »
En rentrant, je le trouvai râlant et je recueillis son dernier soupir. Il fut enterré dans le nouveau cimetière qu'on venait d'inaugurer et où, chaque matin, on plantait de nouvelles croix. Devant toute la garnison sous les armes, j'adressai l'adieu suprême, au nom de la France, à ce héros que, dans un ordre du jour patriotique et touchant, le général Pélissier traita de preux chevalier. J'attribue d'ailleurs à cette mauvaise qualité du chloroforme employé la mort de presque tous nos grands blessés. Un seul d'entre eux survécut: le capitaine Brunon, du génie, qui refusa de se laisser endor-