‹ Mes souvenirsChapitre 36 sur 262 · MORT D'UN HÉROS · texte numérisé non relu

MORT D'UN HÉROS

mir pour se faire couper le bras. Nous n'avions, pour diriger nos services hospitaliers, qu'un aide-major, qui suppléait de son mieux à son inexpérience par son dévouement.

Enfin, nous commencions à nous débrouiller, et Laghouat renaissait peu à peu du milieu de ses décombres. J'avais dit à mon ami, Cheick-Ali : « Il faut procurer du travail à tous ces pauvres diables ; il faut essayer de faire renaître un peu le commerce. » Et le brave homme, aussitôt, se mit à faire construire, sur la place de Laghouat, une belle maison à arcades. J'obtins qu'on lui louerait à un bon prix l'étage supérieur, afin d'y organiser un mess et un lieu de réunion pour les officiers qui y vinrent combattre l'ennui, par des contacts mutuels, et sous les arcades, on arrangea des boutiques qui furent louées à de petits trafiquants mozabites. Ce n'était pas encore du luxe, car, pour fournir de l'éclairage à tout mon monde, et pour ne pas laisser les blessés dans l'obscurité, il me fallut, pendant les premières semaines, envoyer chercher jusqu'à Aïn- Mahdi un peu de mauvaise huile. Mais c'était un commencement de vie civilisée, régulière.

Je n'avais, d'ailleurs, pas à me plaindre de mes collaborateurs, qui se multipliaient pour me seconder. L'organisateur du cercle des officiers , chargé de tout le détail du service de la place, était un lieutenant du bataillon d'Afrique, M. Laffon, que rien n'arrêtait et qui sautait à pieds joints toutes les difficultés. Le chef du bureau arabe était ce lieutenant Carrus, avec qui nous avons déjà fait connaissance, un arabisant déterminé, mais qui eût été mieux à sa place dans le service actif, et qui me laissait en grande partie la besogne du bureau. Il avait pour adjoint un lieutenant de tirailleurs algériens, servant au titre indigène, quoiqu'il fût Prussien de naissance, M. de Lamertz, qui a été tué, je crois, comme officier supérieur, dans la guerre d'Ita-

lie. Bon soldat, très zélé, mais trop brutal. Il y avait, autour de l'oasis, quelques terres incultes qui pouvaient recevoir des céréales, et je lui avais dit de les faire cultiver par nos pauvres indigènes, qui auraient trouvé là quelque maigre ressource.

Or, un jour, en parcourant à cheval les environs de Laghouat, quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir ces indigènes attelés, deux par deux, à des charrues, comme des paires de bœufs ! C'est ainsi que le lieutenant avait compris mes dispositions bienveillantes.

Le grand vicaire de l'évêque d'Alger, l'abbé Suchet, était resté avec nous, afin d'organiser le service religieux, et j'avais mis à sa disposition la plus belle mosquée de la ville. Il avait un véritable tempérament de missionnaire, avec une rondeur et une jovialité dont raffolaient les soldats. Je me souviens qu'un jour, pour célébrer notre nouvelle conquête par une messe solennelle d'actions de grâces, il avait fait dresser l'autel sur la brèche; et comme un vent violent s'obstinait à renverser le crucifix : « Passe-moi une corde, dit-il au zouave qui l'aidait, nous allons attacher le bon Dieu pour l'empêcher de tomber. » Et tout le monde de rire. Il avait amené avec lui, comme aumônier de la garnison, un jeune secrétaire de l'évêque, envoyé, je m'imagine, parmi nous en pénitence, qui était, d'ailleurs, un prêtre très érudit.

Les deux abbés mangeaient à ma table et s'y rencontrèrent, dans le commencement, avec un membre du Bureau des longitudes que nous avait expédié l'Institut, pour faire des observations astronomiques. Entre le savant et les deux prêtres, les déjeuners et les dîners étaient des controverses perpétuelles où, malgré mon peu de compétence , il me semblait que le savant n'avait pas toujours le beau rôle. Ce savant calcula pendant deux mois auprès de moi. Puis, un matin, il emballa ses instruments, ferma ses cahiers et partit,

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