RAPPORTS ET COURRIERS
en oubliant de me remercier. Je me suis laissé dire que ces gens-là étaient, par profession, très distraits.
Placés, comme je l'ai déjà raconté, en flèche à soixante-dix lieues du dernier poste français , nous avions dû nous préoccuper d'établir des relations suivies avec le reste de l'Algérie, ou du moins avec sa capitale. Il n'était pas encore question de télégraphe électrique, et, du coté d'Alger, le télégraphe aérien ne dépassait pas Médéah. Pour rendre nos communications plus fréquentes et plus rapides, le Gouverneur général prescrivit d'établir des postes arabes de correspondance qui devaient, par surcroît, assurer la sécurité de la route, pour les voyageurs isolés. Les tribus devaient entretenir, à des points déterminés, des relais de cinq chevaux destinés aux courriers et , par exception , aux voyageurs munis d'autorisation spéciale. Les tribus de Laghouat fournirent, en partant du nord, les postes du Rocherdesel,deDjelfa, d'Aïn-el-Lebel,deSidi-Maklouf et de Laghouat; celles de Boghar, les postes de Bogharî, d'Aïn-Oussera et de Guel-el-Stel. C'est par là que filaient les rapports que j'envoyais, personnellement et directement, au Gouverneur général, en en laissant une copie à la subdivision de Médéah dont je dépendais directement.
Le Gouverneur, qui, depuis la prise de Laghouat, attachait une certaine importance aux affaires du Sud, tenait à ce que ces rapports fussent aussi complets que possible, et je dois avouer qu'ils m'ont coûté beaucoup de peine et pris beaucoup de temps. Ils étaient divisés en sept chapitres, méthodiquement, et devaient se succéder tous les quinze jours. Pour les deux premiers, je fis tellement bonne mesure que le général Rivet, par bonté d'âme, m'écrivit officieusement de ne pas me ruiner le tempérament et d'attendre, pour rédiger, que j'eusse quelque chose d'important à signaler. J'étais déjà content, lorsque quinze
jours après, je reçus une autre lettre du même général qui disait : « J'ai eu tort; votre premier rapport a été jugé très intéressant à Paris, et le ministre l'a fait insérer en grande partie au Moniteur. Il en demande d'autres. Considérez donc im lettre comme non avenue, et tâchez de trouver, tous les quinze jours, quelque chose d'intéressant à nous dire. »
On pense si je fus flatté de ce rôle inattendu de correspondant du journal officiel de l'Empire et de ce début subit dans le journalisme, métier pour lequel je ne me croyais aucune espèce d'aptitude. J'eus, en effet, bientôt le plaisir de voir mon humble prose reproduite par le Moniteur en « Variétés ».
Le Gouverneur m'écrivit encore que je ne devais pas seulement me considérer comme le commandant d'un poste militaire, mais comme un pionnier de la civilisation. Tous les honneurs, alors! Malheureusement, ce pionnier aimait à se rendre compte du côté pratique des choses. Comme il savait ce qu'on pouvait tirer du soldat, il passait pour optimiste, dès qu'il s'agissait d'une action militaire. Comme il savait aussi que l'homme civilisé ne peut pas attendre grand'chose du désert, ni grand avantage de climats qu'il ne peut supporter, le pionnier en question passait pour pessimiste, dès qu'il avait à traiter quelques-unes des utopies, des fantaisies qui avaient cours, à une époque où, cependant, la conquête du Continent noir ne hantait pas encore les cerveaux.
Ainsi, chaque courrier d'Alger m'apportait, sous des formes différentes, la recommandation d'attirer de mon côté le commerce du Sud. C'était une phrase toute faite. A Alger, et par contre-coup à Paris, on croyait avoir tout dit quand on l'avait prononcée. Et, de mon côté, je m'évertuais à démontrer que le commerce du Sud n'existait pas, par cette excellente raison que nous avions renoncé à la principale denrée que fournissait le