LE BOIS D'ÉBÈNE
Sud : à l'esclave, au nègre. Sans doute, sous la domination turque, on avait vu les marchés de la Régence fréquentés périodiquement par de grandes caravanes, véritables flots de populations sorties des profondeurs du désert. Mais quelle marchandise amenaient ces caravanes, pour la troquer contre les produits industriels ou naturels du Nord africain cultivé? L'esclave, le nègre.
Autour de cet article, où même sur l'échiné de cet article venaient, il est vrai, s'en grouper d'autres d'importance tout à fait secondaire, des plumes d'autruche, des dents d'éléphant, quelques plantes tinctoriales, du henné, du séné, un peu de poudre d'or, etc., dont l'ensemble ne représentait pas, loin de là, les frais de route de la caravane. Sans doute encore, le centre de l'Afrique contient d'autres objets d'échange et de commerce : de l'huile de palme, des arachides, du caoutchouc, etc. Mais ces objets s'en vont aux comptoirs de la côte de l'Atlantique. Leur transport s'effectue à meilleur compte par les routes fluviales, et, s'ils suivaient la longue route de terre qui mène à la Méditerranée, ils seraient grevés de frais de route qui les rendraient inabordables. Le nègre, l'esclave était donc le seul produit vendable qui arrivât de notre côté, chargé lui-même d'autres produits accessoires.
Du moment qu'en nous installant en Algérie, nous avions détruit l'esclavage et supprimé la traite, nous avions fait dévier les caravanes du Sud, d'un côté sur le Maroc, et de l'autre sur Tripoli, c'est-à-dire sur des régions où le trafic des esclaves se maintenait, et se maintient encore à peu près librement.
Telle est la thèse que j'ai soutenue, sans me lasser, pendant tout mon séjour dans le Sud. Je n'y ajoutais pas, cela va de soi, le moindre vœu pour le rétablissement de l'esclavage et de la traite, quoique chez un maître musulman, l'esclave, considéré comme un membre
de la famille, l'esclave qui n'est jamais abandonné à la misère ou à la maladie, soit mille fois plus heureux que dans les anciennes plantations américaines, sous le fouet du commandeur, et souvent même plus heureux que les travailleurs invalides des sociétés modernes les plus avancées.
Mais je disais ceci : Pourquoi n'ouvririons-nous pas les portes de l'Algérie à tant de malheureux noirs qui sont voués à la mort, lorsqu'ils sont faits prisonniers dans ces razzias perpétuelles que les populations du centre de l'Afrique exécutent les unes sur les autres? Pourquoi ne les accepterions-nous pas? Pourquoi ne les achèterions-nous pas sous le nom d'engagés libres? Nous fournirions ainsi à nos exploitations agricoles les bras dont elles manquent. J'allais plus loin. Je rappelais les superbes bataillons nègres avec lesquels les pachas d'Egypte, et en particulier Mehemet-Ali, avaient jadis recruté leurs armées. Je me demandais si nous n'aurions pas pu, nous aussi, organiser des contingents noirs, qui auraient économisé les contingents français que nous entretenions à grands frais en Afrique. Voilà comment je comprenais le commerce du Sud. Je n'ai pas besoin d'ajouter que mes théories n'ont jamais prévalu auprès de gens dont le rêve commercial consistait simplement à installer, dans le Sahara, quelque chose comme des succursales du Bon Marché, de la Ménagère, de la Belle Jardinière ou du Bazar de V Hôtel de ville.
Je me souviens qu'un jour, je vis arriver chez moi, à Laghouat, un employésupérieur du ministère delaguerre qui s'appelait Bellemare, si j'ai bonne mémoire. Son projet étaitfort simple. Il consistait à organiser une caravane de cinq cents chameaux, à les charger d'une pacotille d'objets divers à l'usage des Sahariens, et à s'en aller chez les Touareg, faire le métier de colporteur : « Vous comprenez, me disait-il, j'achèterai mes marchandises très bon marché en France, et je les revendrai très