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LES TRAFIQUANTS

cher dans le Sahara. L'opération est magnifique. — Mais, mon bon monsieur, lui répliquai-je, songez donc que, si vous arrivez là-bas avec un stock aussi considérable d'articles, d'abord, vous ferez baisser les prix et vous aurez des mécomptes, et puis les chameaux, ça se loue et ça mange. Le prix de la location et de la nourriture dépassera probablement vos bénéfices, d'autant plus que vous n'êtes pas assuré du tout de trouver, dans le centre de l'Afrique, un fret suffisant pour ramener vos chameaux chargés ; sans compter qu'en l'absence de sergents de ville et de juges de paix, si vous ne faites pas protéger votre convoi par quelques bataillons et par quelques escadrons, vos clients sont dans le cas de vous prendre pour rien votre pacotille, avec vos chameaux par-dessus le marché. » Ce singulier commerçant fut un peu désappointé. Il s'était imaginé, dans la candeur de son âme, que l'administration, pour encourager ses efforts, mettrait à sa disposition cinq cents chameaux, gratis, comme on prête une voiture à bras. Il rentra désillusionné dans ses bureaux.

A propos de chameaux, le Gouverneur général avait ajouté à ses instructions une clause qui compliquait notablement nos embarras, et qui m'aurait probablement fait reculer, si je n'avais pas appelé à mon aide le précepte déjà cité du général de Martimprey.

On comptait que les tribus rebelles , terrorisées , qui s'étaient enfoncées dans le Sud, nous voyant solidement établis et prêts à leur barrer tout retour périodique, finiraient par comprendre qu'elles n'avaient qu'une chose à faire : se soumettre. Et, dans cette prévision, j'avais reçu un devis des conditions à leur imposer et des sommes à en tirer, lorsqu'elles viendraient demander l'aman. Mais, pour assurer leur soumission, le général Randon avait imaginé une combinaison qui devait rendre toute répression future plus efficace, en

rendant nos colonnes plus mobiles. Il s'agissait de faire payer aux insurgés une partie du tribut de guerre en nature, et de former un équipage de dix-huit cents chameaux, tout harnachés, et de quatre mille moutons de choix. Les moutons devaient servir de réserve vivante pour la nourriture. Quant aux chameaux, ils étaient destinés à permettre une sortie rapide et inopinée, en temps de guerre, et le ravitaillement régulier de Laghouat, en temps de paix. C'était charmant sur le papier. On me disait : Réunissez quatre mille moutons et dix-huit cents chameaux que vous tiendrez à notre disposition. On ne. me disait pas où je les placerais, comment et sur quel budget je les nourrirais, ni comment et sur quel budget je recruterais et solderais des chameliers et des bergers.

Quand les tribus des Larba et des Oulad-Nayl commencèrent à demander le passage et le pardon, je prélevai mon lot de chameaux et de brebis, en m'entourant de toutes les garanties d'examen nécessaires, afin de ne choisir que des animaux vigoureux et jeunes. Puis, je leur cherchai un chef. Un de mes maréchaux des logis, nommé Bou-Afia (le père du feu), me sembla désigné pour cet emploi. C'était un sans-famille, venu de l'Ouest, beau soldat, suffisamment intelligent, esclave de la consigne, toujours prêt à toutes les corvées. Je lui avais donné ses galons de brigadier, et l'avais désigné pour faire partie du petit détachement qui était allé, en 1852, assister, à Paris, à la distribution des drapeaux; il m'était revenu avec la médaille militaire qu'on venait de créer. Je lui donnai pour adjoint un brigadier nommé Kouider-Ben-Ahmed, que j'avais engagé jadis à Blidah, sur une prouesse d'équitation, en lui voyant arrêter son cheval, emporté à travers la cour du quartier, et qu'il avait saisi à pleines mains par la gorge jusqu'à l'étouffer. Je détachai avec eux trois spahis et autant de tirailleurs algériens, qui de-

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