‹ Mes souvenirsChapitre 40 sur 262 · MOUTONS ET CHAMEAUX · texte numérisé non relu

MOUTONS ET CHAMEAUX

vaient surveiller et diriger le personnel strictement nécessaire à la smala, recruté dans les tribus. J'établis le tout au nord de Laghouat, dans un endroit appelé Tadmid, où il y avait de l'eau et de l'herbe, et où bêtes et gens étaient, à la fois, sous ma main et à l'abri d'une surprise. Les spahis et les tirailleurs ne me coûtaient rien, puisqu'ils avaient leur solde et leur nourriture payées par l'État. Quant au matériel et au reste du personnel, je pourvus à son entretien en louant les chameaux au commerce, quand je n'en avais pas besoin, et en devenant ainsi entrepreneur de transports pour le compte du gouvernement. Cette organisation a fonctionné pendant tout mon séjour à Laghouat. Depuis, on l'a perfectionnée. On a créé une compagnie de chameliers, régulièrement soldée. Qn a mis les moutons sous la direction d'un vétérinaire militaire qui en a fait un troupeau modèle. On leur a bâti des bergeries qui étaient bien nécessaires. A la première tonte des brebis, j'avais envoyé, d'après les instructions du Gouverneur général , des échantillons de leur laine à la chambre de commerce de Sedan, qui, tout en reconnaissant la belle qualité de cette laine , la déclara impropre à la confection du drap, parce qu'elle contenait une trop grande quantité de jarres (sorte de poils rudes), qui ne prenaient pas la teinture et qui provenaient de ce que ces bêtes vivaient continuellement en plein air. On acheta à M. du Pré de Saint-Maur, riche propriétaire de la province d'Oran , quelques-uns de ses béliers de mérinos, provenant de l'Espagne. Il fallut, néanmoins, attendre la construction des bergeries pour faire disparaître l'inconvénient signalé par la chambre de commerce de Sedan.

Et maintenant, pour terminer ce chapitre, un trait de mœurs arabes.

Quand je fus bien installé à Laghouat, on m'amena la belle Juive qui avait été la cause du siège. On m'en

fit cadeau. Je la respectai. Et ce ne fut pas, ô Scipion ! pour imiter ta continence. L'histoire ne m'en aurait pas tenu, comme à toi, un compte exagéré. Ce fut tout simplement parce qu'elle me parut suspecte, et parce que je n'avais pas le moyen ni le droit, de m'abîmer le tempérament.

d'ain-mahdy a saint-cloud,

Chef d'escadrons. — Chez le Marabout. — Une mort subite. — — Tranquillité. — Caravansérails. — Un petit congé. — Le colonel des Guides. — En frac. — A la table de l'Empereur. — Retour au désert. — Un coup d'épervier. — La bride sur le cou.

Vers la fin de janvier, nous eûmes la joie de voir arriver un convoi de ravitaillement, qui mettait fin à notre extrême pénurie et amenait certains changements dans le personnel. Le chef du génie, le capitaine Schœnnagel, était un très bon officier, mais il n'avait jamais pu comprendre que, dans certaines circonstances exceptionnelles, on doit laisser sommeiller les règlements. Depuis six semaines, il levait des plans, dressait des projets, lavait des épures, alignait des chiffres et rédigeait des mémoires ; et, quand je lui demandais où nous en étions, il me répondait tranquillement : « J'enverrai tout cela à la direction supérieure du génie, à Alger, qui l'enverra à la direction du génie, à Paris. On discutera, on rejettera, on approuvera, on amendera. Et puis, quand ces papiers seront revenus avec le visa nécessaire, nous commencerons les travaux. — Mais, puisque le Gouverneur m'a autorisé à prélever sur les contributions de guerre de quoi exécuter les travaux indispensables! — Ça ne fait

rien; c'est le règlement. — Allez vous promener, avec votre règlement », m'écriais-je furieux, en allant moimême me promener. Aussi le vis-je remplacer avec plaisir par le capitaine Marin, qui me parut plus malléable et moins à cheval sur le règlement.

Ce capitaine Marin entra dans mes vues et me proposa la construction immédiate de deux ouvrages, qui fermaient les brèches et mettaient la place à l'abri de toute attaque : le fort Morand à l'est, sur le rocher des Ouled-Serghines, et à l'ouest, un fort plus important destiné à contenir plus tard tous nos établissements militaires, le fort Bouscaren, sur le rocher des Hallafs. On n'envoya aucun papier à Alger, mais on se mit immédiatement à remuer la terre, à construire des fours à chaux, à aller chercher au loin du bois pour les chauffer, à fabriquer des briques, à transporter et à tailler des pierres. C'était charmant, et la population ruinée travaillait avec ravissement. L'argent des Arabes faisait vivre les Arabes, tout en protégeant les Français.

Dans la naïveté de mon âme, j'attendis, pour raconter tout cela au Gouverneur, que les travaux eussent déjà pris bonne tournure. Le général m'apprit, avec bienveillance, du reste, que je venais défaire une chose énorme, et qu'il était sans exemple qu'on commençât des fortifications, sans en avoir, auparavant, soumis les plans et devis à la direction du génie, au ministère de la guerre. « Enfin, écrivait-il en terminant, continuez, mais envoyez-nous au moins, après, ce que vous auriez dû nous envoyer, avant. »

Nous profitâmes de la permission pour rectifier les murs d'enceinte, et les combiner avec une espèce de boulevard que les dévastations des premiers jours avaient ouvert dans l'oasis.

Le convoi m'avait amené, également, un sous-intendant militaire, M. Lucas de Missy, qui venait organiser

CHFF D'ESCADRONS. 79

mes services administratifs et qui, en partant, les laissa à un officier venu avec lui, le capitaine d'artillerie Geynet, qui cumula les fonctions de commandant de place avec celles de sous-intendant. Il est arrivé au grade de colonel d'artillerie. Je le croyais réservé à mieux que cela.

J'avais demandé qu'on m'expédiât aussi un bon interprète du bureau arabe, parce que nous avions à correspondre journellement avec les chefs indigènes, et à traiter avec eux des affaires dans lesquelles un mot mal employé ou impropre peut amener toutes sortes de complications et d'erreurs. Comme le poste de Laghouat n'était ni envié ni enviable, je m'attendais à voir arriver un novice. Je reçus une perle. M. Ismaël- Bouderbah était le fils d'un Maure d'Alger qui avait, avant 1830, représenté le bey Hussein à Paris, et qui avait épousé une Française. Mon nouvel interprète avait fait toutes ses études dans un lycée, et en outre, il écrivait et parlait l'arabe comme le français. Tact, convenance, éducation, probité, il avait tout pour lui.

Enfin, ce bienheureux convoi m'apporta l'avis de ma nomination, comme chef d'escadrons, au 5e régiment de hussards, après quatre ans et demi de grade de capitaine. Je remplaçais, je l'ai déjà dit, mon camarade de Staël de Holstein, dont la nomination avait été annulée par la mort, et, quoique inscrit au tableau d'avancement sous le numéro treize, j'étais nommé le premier. J'étais désormais l'officier le plus élevé en grade de Laghouat, et les règlements confirmaient une prépondérance que, d'ailleurs, la bonne volonté de mes camarades ne m'avait pas disputée. La prise de Laghouat avait été suivie de plusieurs autres récompenses. Le général Pélissier était fait grand-croix de la Légion d'honneur. Le général Yusuf, qui espérait mieux, était fait grand officier. Le colonel marquis de Linières était nommé général de brigade, et remplacé au 60e de ligne

So MES SOUVENIRS.

par le jeune et brillant directeur des affaires arabes de la province d'Oran : le colonel Deligny, qui était lieutenant-colonel depuis moins d'un an.

Pour comble de bonheur, je recevais une de ces missions qui m'ont toujours plu. Car, maintenant que notre conquête était à peu près organisée, on m'envoyait visiter les principaux ksour de la contrée, à la tête d'une petite colonne mobile de cinq cents hommes d'infanterie et d'un escadron de cavalerie, pour promener le drapeau, et montrer aux insurgés d'Ouargla que nous étions en mesure de protéger nos tribus soumises. Je devais aller jusqu'à Aïn-Mahdy, la ville fortifiée du marabout Tidjeni, qui soutint, en 1838, un siège mémorable contre toutes les forces d'Abd-el-Kader. Pendant les troubles récents du Sud, le marabout était resté à l'abri de ses murailles, entretenues soigneusement, sans se mêler aux querelles et aux intrigues. Il était là, comme un ancien baron féodal, retiré dans son château fort, au milieu du désert, exerçant sur les populations voisines une autorité à la fois militaire et religieuse.

Je devais aller camper sous les murs de sa ville ; mais le Gouverneur m'avait bien recommandé d'agir avec une prudence extrême, afin de ne pas soulever un conflit qui eût rendu une nouvelle expédition nécessaire.

Le marabout avait un homme de confiance nommé Riane, qui venait parfois à Laghouat et que je connaissais. Je le sondai pour savoir quel accueil je recevrais à Aïn-Mahdy et, sur l'assurance formelle qu'il me donna que nous serions les bienvenus, je me mis en route.

En arrivant, je fis occuper la porte principale de la ville par les zouaves, non seulement pour indiquer une prise de possession, mais pour empêcher les soldats d'entrer dans le ksar, où un conflit aurait pu naître entre eux et la population. Puis, à la tête des officiers, j'allai rendre visite au marabout, qui nous reçut à mer-

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