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LES NOMADES

alternatif entre le Sahara et le Tell, gagnant le Sahara en hiver, pour y nourrir leurs dromadaires et leurs moutons, et remontant vers le Tell en été, lorsque le Sahara, desséché, n'offre plus à leurs bêtes de moyens de subsistance. Dans ces pérégrinations, ces nomades traversent les campements d'autres tribus dont les émigrations sont moins étendues que les leurs. C'est un chassé-croisé perpétuel pendant lequel se font les échanges indispensables, les nomades venant vendre des dattes, des laines, des moutons, des chameaux, et acheter des céréales, des tissus, des objets fabriqués. Il se tient là des marchés que l'on pourrait comparer à nos foires d'autrefois. Les intérêts entre le Nord et le Sud sont enchevêtrés de telle sorte que les passages de nomades sont considérés, non comme une servitude incommode, mais comme un contact avantageux qui donne lieu à des relations fécondes. Les nomades, pour s'éviter le transport des denrées et marchandises qu'ils ont acquises, les déposent dans les villages sahariens qui leur servent d'entrepôts et de magasins où ils viennent puiser. Et chaque nomade a dans les ksour un correspondant qui lui sert d'homme d'affaires et de magasinier. Les Arabes des grandes tentes considèrent, de ce fait, les Arabes des ksour comme des sortes de commis appartenant à une race inférieure.

Or, en 1844, un chef important de Laghouat, Ahmedben-Salem, étant venu à Médéah offrir au général Marey-Monge la soumission de sa ville et des tribus avoisinantes, le général se porta sur Laghouat avec une colonne légère, entreprise qui, un an après la prise de la Smala, semblait encore audacieuse et périlleuse. On ne tira pas un coup de fusil. Ahmed-ben-Salem, qui avait guidé la colonne et dont l'influence, croyait-on, venait de nous faire faire un pas décisif, fut récompensé par les hautes fonctions de khaliffa de Laghouat. Il ne le leva que du général commandant à Médéah. Lorsque

io MES SOUVENIRS.

plus tard, les Ouled-Nayl firent leur soumission, ils reçurent, sous l'autorité de Si-Chérif-bel-Arch, une organisation qui les rendait indépendants d'Ahmedben-Salem. Mais ce dernier fut l'auteur et le négociateur de la soumission des Larbâ, qui passèrent naturellement sous son commandement. Il fit même confirmer leur chef, Ben-Nacer-ben-Chorâ , dans son titre de bach-agha et lui donna une de ses filles en mariage. Pendant quelque temps, tout marcha bien entre le beau-père et le gendre; mais bientôt les cartes se brouillèrent; le gendre, homme des grandes tentes, souffrait dans son orgueil d'être placé sous les ordres d'un homme des ksour qu'il traitait de vieux marchand de dattes, encore que ce vieux marchand de dattes fût son beau-père. Tous les ans, lorsqu'il ramenait sa tribu aux pâturages d'été, Ben-Nacer-ben-Chorâ venait se plaindre à Médéah des exactions de son beau-père. Il devait avoir raison. Un Arabe a toujours raison quand il se plaint d'avoir été dépouillé par un autre Arabe. Mais les services et la fidélité du vieux khaliffa plaidaient en sa faveur; et puis, le chef du bureau arabe de Médéah, mon ami, le capitaine Gruard, des zouaves, qui pratiquait la maxime « diviser pour régner » , aimait à entretenir des querelles entre les chefs. Il avait doublement tort, d'abord parce que, sur le terrain de l'intrigue, les Arabes étaient plus forts que lui, et ensuite parce que, lorsqu'on commande, le meilleur moyen d'être bien servi, c'est d'inspirer confiance à force de loyauté. Ce pauvre Gruard devait mourir fou, dans un voyage qu'il fit à Laghouat pendant que j'y commandais. Il cherchait donc à gagner du temps et répondait évasivement.

Vers la fin de l'été de 185 1 , Ben-Nacer-ben-Chorâ, voyant qu'on ne l'écoutait pas à Médéah, poussa jusqu'à Alger, afin de porter plainte au Gouverneur général. Le colonel Durrieu, alors directeur des affaires

UNE DÉFECTION. n

indigènes, étudia consciencieusement cette affaire, y démêla la vanité blessée du chef et, assez embarrassé, ne voulant pas pousser le solliciteur à l'insurrection, ne voulant pas non plus sacrifier à ses rancunes un vieux serviteur, lui promit de tout régler au bout de quelques jours, à sa satisfaction. En attendant, il lui assigna, comme campement provisoire, une région située entre Médéah et Boghar, appelée Berrou-Aghia. Ben-Nacer parut satisfait, demeura quelques jours à Alger, puis vint rejoindre sa tribu et, dans la nuit, partit, sans laisser une tente en arrière, et alla s'établir à douze lieues au delà de Boghar, à un endroit appelé Aïn-Oucera.

Le général de Ladmirault ne vit là qu'un coup de tête, et, persuadé qu'il suffirait de mettre en demeure le fugitif d'avoir à rentrer dans nos lignes, il fit partir un peloton de vingt-cinq spahis, commandé par un lieutenant, servant au titre indigène, M. Carrus. Né à Marseille, M. Carrus était juif. Il était venu, très jeune, s'établir à Alger avec ses sœurs, et il était devenu un véritable Arabe de langue, de mœurs et d'esprit. Il avait l'habitude de ces sortes de missions et s'en tirait toujours bien, parce qu'il connaissait sur le bout du doigt toutes les intrigues arabes. Bon soldat, du reste, mais sans grande instruction générale ni professionnelle. Enfin, il avait eu plusieurs fois affaire avec Ben-Nacer et partit, convaincu qu'il le ramènerait promptement à l'obéissance. Il rejoignit les Larbâ à Aïn-Oucera, où Ben-Nacer avait jugé à propos de séjourner, en pleine sécurité, d'ailleurs, puisqu'il avait devant lui l'immensité du désert pour s'enfuir, et attendait là le retour d'émissaires envoyés aux tribus dont il lui fallait traverser les territoires et dont il voulait s'assurer les sympathies. Elles lui étaient acquises. La plus importante de ces tribus, les Ouled-Chaïb, avait pour caïd un vétéran des guerres d'Abd-el-Kader, Si-

Djedid, qui ne rêvait que la reprise de la guerre sainte.

Carrus fut reçu à merveille par le chef, qui voulut lui offrir lui-même l'hospitalité dans sa tente, tandis que les principaux Arabes emmenaient chacun un spahis pour mieux le fêter. Le dîner se faisant attendre et le bach-agha s'étant absenté pour veiller, disait-il, à la réception des cavaliers rouges, Carrus s'endormit. Quand il se réveilla, il vit, dans les dernières lueurs du crépuscule, dix canons de fusil braqués sur lui. Il voulut sauter sur ses armes; elles avaient disparu. Ses soldats, perdus dans l'immensité de la tribu, avaient partagé son sort et étaient, comme lui, réduits à la plus complète impuissance. Ben-Nacer-ben-Chorâ pouvait donc faire ce qu'il voulait des vingt et quelques hommes lancés imprudemment à sa poursuite.

— Il ne te sera fait aucun mal, ni à toi ni aux tiens, dit-il au lieutenant déconfit ; seulement, je t'enlève la possibilité de me nuire. Je vous rends la liberté, mais je garde vos chevaux et vos armes. Retourne à Médéah. Va dire à celui qui t'a envoyé que Ben-Nacer-ben- Chorâ quitte le service des Français, où il n'a trouvé qu'amertume et qu'humiliation , pour aller rejoindre celui qui représente la religion et l'indépendance.

Le pauvre Carrus réunit, non sans peine, ses vingtcinq hommes, hors du campement, et, très peu rassuré, craignant que les Arabes ne partageassent point la magnanimité de leur chef, il fit à pied les douze lieues qui le séparaient de Boghar, où il arriva avec tout son monde, exténué, mais sain et sauf. Il fit connaître aussitôt au général de Ladmirault l'échec de sa mission et la fuite des Larbâ, qui avaient pris sur nous trop d'avance pour qu'on pût songer à les arrêter.

Le général de Ladmirault imagina une combinaison qui ne fit qu'augmenter le gâchis.

Les Larbâ avaient pour rivaux, je l'ai déjà dit, les Ouled-Nayl. Le général de Ladmirault conçut le pro-

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