CHEZ LE MARABOUT
veille. Il habitait une maison mauresque de fort belle apparence dont nous ne vîmes pas l'intérieur, car, selon l'usage, la salle de réception était une sorte de dépendance extérieure. Elle ne contenait guère, en fait de meubles, que ces beaux tapis de laine très fine que confectionnent les femmes du pays.
Tidjeni m'apparut comme un homme d'une soixantaine d'années, très gros, de couleur foncée, presque mulâtre, avec une face bouffie, percée de deux petits yeux bruns, bridés par la paupière; il me fit l'effet d'un vieil ecclésiastique, timide et amoureux avant tout de son repos.
Je rentrai à Laghouat, après cette courte expédition, qui m'avait permis de faire un premier essai de notre équipagedechameaux,dontl'organisation était d'ailleurs loin d'être terminée. Satisfait de ce premier résultat, le Gouverneur voulut immédiatement en obtenir un autre auquel il attachait une importance toute spéciale. Il désirait que le marabout vînt de sa personne à Alger apporter son hommage au gouvernement français. Il était convaincu qu'une pareille démarche d'un homme qui jouissait d'un prestige et d'une influence considérables aurait un immense retentissement, dont nous profiterions. Je dus donc repartir pour Aïn-Mahdy , après avoir fait avertir le marabout, par Riane, de ma prochaine visite. Je n'avais pas grand espoir de réussir dans ma mission diplomatique, car je savais que le brave homme était indolent, casanier, et n'était jamais sorti de chez lui, qu'une ou deux fois dans sa jeunesse, pour aller jusqu'à Temacin, qui était considéré comme une dépendance de son domaine religieux. Cette foislà, je n'emmenai avec moi que mon interprète, M. Bouderbah et quelques spahis , afin de bien marquer le caractère pacifique de ma démarche.
Tidjeni m'accueillit aussi gracieusement qu'à mon premier voyage. Je lui proposai de se rendre à Alger. il. 6
8a MES SOUVENIRS.
Je fis valoir tous les avantages qu'il retirerait de ce déplacement. Je lui dis qu'il serait libre de choisir la date de son départ et celle de son retour, qu'il serait entouré d'égards, et que les honneurs qu'il recevrait, dans nos possessions, indiqueraient à ses compatriotes en quelle estime nous le tenions. A ma grande surprise, je trouvai mon homme résigné à un déplacement qui, après tout, pouvait le compromettre.
— Oui, oui, dit-il, j'ai moi-même le grand désir de voir le Gouverneur; de notre entrevue, il ne peut résulter que du bien. J'irai à Alger, je vous le promets, mais au printemps prochain , parce qu'en ce momentci, je suis très enrhumé, vous le voyez, et il faut que je me guérisse.
Et moi de repartir aussitôt, pour faire porter cette bonne nouvelle au Gouverneur. Mais voilà que, quelques jours après, un beau soir, je vois arriver, sur un cheval blanc d'écume, un cavalier venant d'Aïn-Mahdy en toute hâte, pour m'apporter ces simples mots de Riane : a Le marabout vient de mourir. » Pas d'autre explication. Je fus incrédule et je fis part de mon incrédulité au Gouverneur.
« Je suppose, lui écrivais-je, que c'est une ruse du marabout qui veut échapper au voyage d'Alger, et qui sera sans doute parti pour Temacin. Mais j'expédie, à l'instant, M. Carrus, qui devra s'assurer par ses propres yeux qu'il est bien mort, dût-il, pour cela, faire déterrer son corps. »
Le lendemain, Carrus m'envoyait un mot, pour me dire que la mort était tout à fait réelle, qu'il était arrivé au moment des obsèques et que Riane lui avait fait voir le cadavre, à visage découvert. Naturellement, il n'y eut pas d'autopsie. L'idée d'un empoisonnement était d'ailleurs incompatible avec le respect universel dont le marabout était entouré. Et on ne saura jamais s'il est mort de la révolution que lui causa ma proposî-