UNE MORT SUBITE
tion d'aller à Alger, de son rhume ou bien de certaines pratiques auxquelles il se livrait, disait-on, pour mettre ses forces à la hauteur de passions que l'âge n'avait pas amorties, et pour goûter par anticipation les joies que Mahomet promet à ses élus. Il avait pour héritier un gamin de sept ou huit ans, encore plus foncé que lui, et qui vécut jusqu'à sa majorité, auprès de son tuteur, le cheick de Temacin.
Aussitôt que cette nouvelle parvint à Alger, le général Randon m'écrivit une longue lettre que je cite de mémoire, car elle est aux archives de Laghouat, et dans laquelle il me disait :
« Nous sommes appelés à recueillir l'héritage politique de Tidjeni, car, de longtemps, son fils ne sera en état de jouer un rôle. Vous êtes sur les lieux. J'ai confiance en vous. Je ne vous donne pas d'ordres, et vous laisse libre de prendre le parti qui vous semblera le meilleur. Mais à votre place, voici ce que je ferais : j'enverrais immédiatement trois cents zouaves tenir garnison à Aïn-Mahdy, sous les ordres d'un officier prudent et énergique. Je ferais prévenir le colonel Durrieu qui a remplacé, à Mascara, le général Bouscaren et qui vient de recevoir l'ordre de se porter sur le Djebel-Amour, pour le cas où vous suivriez mon conseil. Dès que je serais à portée de la colonne de Mascara, je l'appellerais à Aïn-Mahdy, que je lui remettrais et dont elle raserait les remparts. Ceci est tout à fait confidentiel. Je fais partir pour Laghouat un convoi de ravitaillement, escorté par des troupes qui relèveront la garnison. Vous êtes autorisé à retenir tout le monde qui vous sera nécessaire pour parer à toutes les éventualités. »
Je répondis très vite au Gouverneur que j'étais tout prêt à suivre ses conseils, mais que je profitais de la latitude qu'il me laissait pour ne m'y pas conformer entièrement, et qu'il n'y avait pas besoin d'établir une
garnison à Aïn-Mahdy , que je me chargeais de remettre au colonel Durrieu, dès qu'il se présenterait. Quant à la destruction des fortifications, j'en contestais la nécessité et même l'opportunité.
D'abord, le sac de Laghouat était trop récent pour ne pas inspirer la prudence aux Arabes. Tous les ksour, y compris Aïn-Mahdy, étaient sous l'empire de la terreur la plus profonde. Et puis, l'étude comparative du siège de Zaatcha, qui avait duré deux mois, et du siège de Laghouat, qui avait duré deux jours, prouvait que les centres sahariens étaient bien mieux défendus par les palmiers et les labyrinthes de jardins enchevêtrés que par des murailles qui tombent au premier coup de canon. Aïn-Mahdy n'avait pas envie de se révolter. Pour plus de sûreté, je venais d'y prendre des otages qui me répondaient de sa tranquillité. Les abords sont complètement dénudés, les habitants n'ont pas de canons, à peine quelques mauvais fusils, et, s'ils veulent faire les méchants, ils seront tous pris dans leurs murailles, comme dans une souricière. Tout ce qui est sédentaire est à nous, et la seule force des insurgés, c'est l'espace. Je prévenais toutefois le Gouverneur que, pour me conformer à ses ordres et être prêt à les exécuter, j'allais retenir une partie des troupes qui devaient m'arriver.
Je ne me flatte pas d'avoir converti le général Randon à ma manière de voir, cependant il renonça à raser les remparts qui avaient résisté à Abd-el-Kader. Il m'écrivit qu'il s'était borné à me donner un conseil, mais que, puisque je jugeais à propos de ne pas le suivre, il donnait une autre destination à la colonne du colonel Durrieu; que, d'ailleurs, il se préparait à faire l'expédition des Babors, que, pendant qu'il serait occupé en Kabylie, il ne voulait pas avoir à s'inquiéter du Sud, qu'enfin, il me rendait responsable de tout ce qui arrivait de mon côté. J'aurais pu protester contre cette