TRANQUILLITÉ
façon un peu judaïque de commenter ma correspondance. Mais à quoi bon entamer une discussion? J'étais sûr que l'été se passerait tranquille.
Et, en effet, le Sud fut paisible pendant toute l'expédition des Babors.
Si j'ai rapporté cet incident, c'est pour montrer le danger des instructions confidentielles envoyées en dehors de l'échelle hiérarchique.
Lorsque les détachements qui devaient remplacer la garnison de Laghouat arrivèrent, leur effectif était dérisoire, parce que les chefs de corps l'avaient diminué le plus possible, pour conserver leurs bataillons au grand complet, en vue de l'expédition de Kabylie. Fort des instructions confidentielles du Gouverneur, je me crus autorisé à garder une partie de l'ancienne garnison, et entre autres, la compagnie de grenadiers du 60e de ligne , que le colonel Deligny attendait pour entrer en campagne. Cet officier se plaignit, monta la tête au colonel Laùer, mon ancien chef aux spahis, qui faisait l'intérim du général Yusuf en congé, et qui m'écrivit une lettre à cheval, comme on dit, me reprochant sévèrement d'avoir pris sur moi une pareille responsabilité, m'intimant l'ordre formel de renvoyer la compagnie, et mettant à ma charge les frais de ce déplacement de troupes, nécessité par ma désobéissance. C'était un abatage en règle. Je déposai religieusement cette lettre à côté de celle du général Randon; mais deux jours après, le signataire me la faisait redemander, regrettant, disait-il, de n'avoir pas connu les instructions du Gouverneur, retirant tous ses reproches, et désirant qu'ils ne restassent point aux archives. Du reste, je renvoyai bientôt tout ce qui m'était inutile, et je passai dans un calme profond le printemps, au milieu d'un effectif réduit.
Je l'employai, ce printemps, à fortifier ma ligne de communication avec Boghar, en substituant des cara-
vansérails aux postes provisoires que j'ai déjà indiqués. Mais de ces caravansérails, l'un allait devenir, par la force des choses, un établissement militaire assez considérable. C'était Djelfa, l'endroit où le vieux bachaga des Oulad-Nayl avait fait construire une maison de commandement qu'il habitait, et autour de laquelle étaient venues se grouper toutes les portions de lagrande tribu qui avaient fait leur soumission entre mes mains, après la prise de Laghouat.
J'avais choisi, pour me servir d'intermédiaire et de factotum auprès des Oulad-Nayl, un jeune sous-officier de mon ancien escadron, infatigable, d'une santé de fer, plein de bonne volonté et du désir de parvenir, parlant suffisamment l'arabe et très aimé des indigènes, quoiqu'il se montrât parfois brutal avec eux. Ce sous-officier s'appelait de Négroni. Il a pris récemment sa retraite comme général de brigade. Il me rendit de très utiles services, jusqu'à ce que Djelfa devînt un poste officiel, pourvu d'un commandant qui fut M. Colonna d'Ornano, lieutenant au 2e bataillon d'Afrique. Ce n'était pas un inconnu pour moi.
Lorsque je faisais partie des conseils de guerre, comme capitaine adjudant-major au Ier de spahis, j'avais remarqué souvent un jeune sous-lieutenant qui commandait le dépôt du 2e bataillon d'Afrique et qui faisait passer devant nous quelques-uns de ses soldats. Sa figure calme, grave, énergique, était en concordance parfaite avec son style sobre et sa dialectique irréfutable. Quand il avait fait un rapport, les délits ou les crimes étaient établis avec une telle évidence qu'il ne restait plus rien à dire au capitaine rapporteur, ni au commissaire du gouvernement. A ces qualités, il joignait une intelligence très vive, un esprit très orné, une probité à toute épreuve. Mais, comme revers de médaille, il était d'une rigidité de fer. Il traitait les tribus sahariennes comme des disciplinaires, et il nous