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LE COLONEL DES GUIDES

l'Empereur. La Cour habitait Saint-Cloud. Les Guides étaient casernes à côté du Château, et leur colonel occupait un pavillon qui dépendait du palais, de façon à se trouver toujours sous la main de l'Empereur.

L'ancien sous-officier de spahis était devenu un tout à fait grand seigneur, qui portait la tête très haut sur la cravate, regardait les gens un peu au-dessus de leurs cheveux et les tenait à distance par une politesse un peu hautaine. Ce n'était plus le bon enfant d'autrefois, mais c'était pourtant toujours un très aimable homme avec qui, d'ailleurs, je conservais les distances si démesurément accrues. Il était pour moi, sans jeu de mots, un guide tout trouvé, pour mes premiers pas dans ce monde brillant, où ma sauvagerie africaine était tout à fait dépaysée et dont j'ignorais les usages et l'étiquette. Je lui témoignai mon désir de présenter mes hommages à l'Empereur, et le priai de me dire si je devais adresser une demande d'audience, qui me paraissait un peu bien solennelle.

— C'est bien, me répondit Fleury ; tenez-vous tranquille; je parlerai de vous à l'Empereur et je vous ferai connaître ses ordres. Ne partez pas avant d'avoir reçu un mot de moi.

Ce mot, j'allai l'attendre à Paris.

La grande ville, à cette époque, était bien différente, hélas ! de celle que nous voyons aujourd'hui. Elle savourait le calme qui avait succédé à tant de troubles, le silence qui avait succédé à tant de discussions passionnées, la sécurité qui avait succédé à tant d'émeutes, la richesse qui avait succédé à tant de misères. Paris semblait ne faire qu'un avec la France, heureuse d'être sortie des incertitudes du lendemain, pour acclamer le régime qui la rassurait sur l'avenir. Les esprits paraissaient sages, rassis. Les gens paraissaient contents et riches. Que d'entrain! Que de gaieté! Quelle impulsion donnée au commerce, à l'industrie, au travail ! On était

au commencement des grandes entreprises de chemins de fer, des grands travaux d'édilité, et dans la rue, on ne rencontrait que des gens à la veille de faire fortune. Peut-être voyais-je tout cela un peu subjectivement, et peut-être transportais-je sur les choses extérieures le rose qui était dans ma vie. Mais mon pays, à ce moment, me parut arrivé au comble de la grâce et de la force.

Enfin, je reçus à mon hôtel, non pas le mot promis par Fleury, mais bel et bien une invitation à dîner au château de Saint-Cloud, pour le jeudi de la semaine suivante. Au bas de la carte, se trouvaient deux mots qui m'intriguèrent singulièrement : « EN FRAC. »

Arrivant du fin fond du désert, ignorant les habitudes de la Cour et même du grand monde parisien, éloigné de France depuis mon enfance, je m'imaginais que le « frac » était un costume spécial pour les cérémonies officielles. On me détrompa bien vite en m'apprenant que ces mots « en frac » voulaient simplement dire « en habit noir ». Je n'avais pas d'habit noir; qu'en aurais-je fait à Boghar ou à Laghouat et même en Algérie, où la tenue militaire était de rigueur? Et puis, je pensais jusque-là que mon uniforme de chef d'escadrons de spahis, que je continuais à porter, quoique je comptasse au 5e de hussards, était à la hauteur de toutes les circonstances de ma vie.

Il me restait cependant le temps de me faire faire un habillement de soirée tout à fait irréprochable. Le fameux jeudi arrivé, je le revêtis. Résigné à tous les luxes, j'avais frété un coupé de louage qui devait m'emmener, m'attendre et me ramener. Enfin, comme il faut être prêt à toutes les éventualités, comme on ne sait ce qui peut arriver, j'avais inséré dans la poche gauche de mon gilet la forte somme de 40 francs, deux louis. Il ne fallait pas moins, pensais-je, pour aller chez l'Empereur.

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