‹ Mes souvenirsChapitre 47 sur 262 · EN FRAC · texte numérisé non relu

EN FRAC

J'arrive à Saint-Cloud. Je vais chez Fleury qui, des qu'il m'aperçoit, me fait cette observation :

— Pourquoi venez- vous ici en bourgeois?

— Mais, mon colonel, c'est pour me conformer à l'invitation. Il y avait « en frac » sur la carte.

— C'est une formule dont il ne fallait pas tenir compte. Ici, rien n'est mieux porté que l'uniforme.

— Si je l'avais su, j'aurais fait l'économie de mon habit, par exemple.

L'opulent Fleury sourit avec condescendance et me conduisit dans le salon d'attente où les invités étaient reçus par le service, c'est-à-dire l'aide de camp, l'officier d'ordonnance, le chambellan, l'écuyer et la dame d'honneur qui étaient en fonction auprès des Souverains. C'était la première fois que j'approchais l'Empereur. Je l'avais vu de très loin, en 184g, lorsqu'il n'était encore que président, passant à cheval sous l'uniforme assez bizarre de général de la garde nationale, portant sur son chapeau une sorte de plumet de tambour-major composé de plumes bleues, rouges et blanches. Je l'avais vu d'un peu plus près, mais encore confondu dans la foule, à une de ses réceptions de l'Elysée, où m'avait mené la même année mon excellent chef, le colonel Baville. Mais ici, c'était plus sérieux. J'allais lui être présenté. Il allait savoir mon nom, m'adresser la parole, et sincèrement, j'étais plus gêné dans ce salon de Saint-Cloud que devant un gros de cavalerie arabe à charger.

Quelques minutes avant sept heures, un huissier, ouvrant la porte à deux battants, cria : L'Empereur! Et Napoléon III apparut, donnant le bras à l'Impératrice. Le chambellan de service nomma les invités à Leurs Majestés. Ces invités n'étaient pas nombreux. Il n'y avait que le comte Bresson, préfet du Nord, et moi. L'Empereur m'adressa une phrase qui évidemment devait être très aimable, mais que je n'entendis pas. Je

bredouillai quelques mots qui ne signifiaient absolument rien. Et tout le monde suivit les Souverains dans la salle à manger. Dans les grands dîners, quand l'Empereur et l'Impératrice se plaçaient l'un vis-à-vis de l'autre, on se contentait généralement d'indiquer quatre places, deux à droite et à gauche de l'Empereur et deux à droite et à gauche de l'Impératrice. Les autres convives se plaçaient à leur convenance. Cette fois-là, c'était un dîner d'intimité. L'Impératrice s'assit à côté de l'Empeur, à sa droite. Le comte Bresson prit place à la gauche de l'Empereur, et moi à la droite de l'Impératrice.

En face de l'Empereur, jouant, par conséquent, le rôle de maîtresse de maison, était placé le maréchal Vaillant, grand maréchal du palais. C'était un homme d'infiniment d'esprit, qui tournait des petits billets avec beaucoup d'humour et de saillie, mais qui, pour se donner l'apparence d'un vieux grognard, affectait des manières brusques, un ton sec, et au fond, se rendait ainsi parfaitement désagréable. Il était bien autrement intimidant que l'Empereur qui, lui, au contraire, était rempli de bonhomie et de simplicité , respirait la bonté et s'appliquait manifestement à mettre tout le monde à l'aise autour de lui. L'Impératrice était alors dans toute la splendeur de son éblouissante beauté, et l'Empereur ne cherchait pas à dissimuler, même en public, les sentiments très passionnés qu'elle lui inspirait.

La conversation ne pouvait pas être intéressante. L'Empereur et l'Impératrice interrogeaient; les convives répondaient. Le maréchal Vaillant, cependant, m'adressa quelques questions sur l'Algérie, où il était resté assez longtemps comme commandant supérieur du génie. Je ne me doutais guère que, quelques années plus tard , cet excellent maréchal retarderait, de plusieurs mois, ma nomination de colonel. Je répondis de mon

Page 1