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A LA TABLE DE L'EMPEREUR

mieux, mais je voyais bien que l'Algérie, en général, et le Sud, en particulier, n'étaient pas un objet de préoccupation quotidienne pour l'Empereur. Sa pensée était ailleurs. Déjà, avaient surgi les difficultés orientales qui devaient aboutir à la guerre de Crimée , et en prévision des complications futures, on tenait l'armée en haleine. « Eh bien, Fleury, demanda Napoléon III, êtes-vous allé aujourd'hui à Satory, comme vous l'annonciez hier, afin de voir manœuvrer la division Renault? » Ce nom de Renault évoquait en moi les souvenirs de Mascara, car il s'agissait d'un des héros de la campagne, le fameux Renault l'arrière -garde. « Oui, Sire, répondit Fleury. Les troupes sont superbes; quant à leur général , il est extraordinaire , il croit absolument que c'est arrivé. Ce matin, il avait un ordre à faire porter à l'un de ses colonels . L'aide de camp qu'il en avait chargé partit au galop, pour joindre le colonel par le chemin le plus court. Il n'avait pas fait vingt-cinq mètres que le général s'élançait derrière lui, en lui criant, avec les signes de l'émotion la plus vive : « Ca- « pitaine, où allez-vous parla? Vous allez vous faire « tuer. Vous ne voyez donc pas que vous êtes sous le « feu de ce bataillon ? Prenez par ici, et filez prudem- « ment à l'abri de ce petit bois. » L'émoi de Renault l'arrière-garde amusa tout le monde.

Après le dîner, on passa dans le salon, où le café fut servi et où les groupes se formèrent d'après les affinités particulières. La tête encore pleine des souvenirs racontés sur la rigidité du cérémonial qui régnait à la cour de Napoléon Ier, j'étais à la fois surpris et charmé de l'aisance et du laisser-aller de bon ton que je rencontrais dans ce milieu si nouveau pour moi. Mais comme je n'avais d'affinité particulière pour aucun des groupes, je restais seul, assez embarrassé de ma personne, appuyé contre une porte et regardant, d'ailleurs, de tous mes yeux. Le colonel Fleury était allé, avec d'au-

très personnes de la Cour, faire un tour au fumoir, car dans le salon, devant l'Impératrice, l'Empereur seul avait le droit de fumer son éternelle cigarette.

En rentrant, me voyant seul dans mon embrasure, mon ancien camarade me demanda si je voulais faire une partie d'écarté. Machinalement, je remerciai, sans savoir pourquoi, car, avec mes deux napoléons dans ma poche, je croyais pouvoir tout me permettre. Je fus bien inspiré, car, en se mettant à la table de jeu, Fleury poussa devant lui dix louis, et son partenaire en fit autant. Cela ne dura pas longtemps. Au bout de trois ou quatre parties, le colonel des Guides se levait, allégé de six cents francs.

Par les fenêtres ouvertes, nous arrivaient l'air frais du soir et la bonne odeur des bois. Il nous arriva encore autre chose, car, vers dix heures, un ballon d'enfant, parti je ne sais d'où, pénétra dans le salon et vint rouler aux pieds de l'Impératrice qui, assise sur un siège fort bas, le renvoya d'un grand coup de pied, avec une gaminerie tout à fait charmante. Le ballon bondit et alla éteindre une bougie. Ce fut pour ainsi dire le signal d'un jeu tout nouveau auquel les familiers, et l'Empereur lui-même, prirent part. Il s'agissait de lancer, avec le pied, le ballon sur les lustres et les candélabres, de façon à éteindre les bougies allumées. Le jeu cessa pourtant avant l'extinction générale, car c'eût été manquer par trop de décorum, sinon d'originalité, que de nous réduire à nous retirer à tâtons et d'être obligés de demander notre chemin à nos boîtes d'allumettes. Je pris congé de l'Empereur et de l'Impératrice, qui répondirent très gracieusement à mes témoignages de respect. Je repris mon coupé. J'enfermai dans ma cantine le malencontreux habit qui devait devenir la proie des mites, et, le lendemain, je roulais en chemin de fer vers Nancy, où j'étais impatiemment attendu, tout surpris de faire, en moins de huit heures,

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