RETOUR AU DÉSERT
un trajet qui m'en avait demandé quarante-huit, à mon dernier voyage.
Au retour, j'allai m'embarquer au port de Cette, et j'eus pour compagnons de voyage deux jeunes officiers à qui l'avenir réservait une belle carrière militaire. L'un était un sous-lieutenant de grenadiers qui devait mourir encore jeune, après avoir exercé tous les pouvoirs civils et militaires, au Tonkin. C'était déjà un brillant soldat plein du sentiment de sa valeur et de confiance en soi-même. Il s'appelait de Courcy. L'autre était un capitaine d'état-major qui allait rejoindre, à Sétif, le général Maissiat, dont il venait d'être nommé l'aide de camp. Il devait se faire une grande réputation en Algérie, dans le gouvernement des indigènes, et acquérir, par la conquête de la Tunisie à laquelle il prit une part capitale, le privilège si envié d'être maintenu sans limite d'âge en activité de service , c'est-à-dire dans la première section du cadre de l'état-major général. Il s'appelait Forgemol.
En arrivant à Alger, je me rendis chez le Gouverneur général pour prendre ses instructions, avant de retourner à mon poste. Je le trouvai inquiet et fort impatient d'en finir avec une agitation nouvelle, entretenue dans nos tribus sahariennes par la présence, à Ouargla, de notre agaçant vaincu de Laghouat, le chérif Mohammed-ben-Abdallah. « Enfin, s'écriait-il, il est inconcevable de penser que nos tribus soumises sont sans cesse exposées aux razzias de l'ennemi, et que nous sommes dans l'impuissance de le razzier à son tour.
— Mon général, répondis-je, c'est cependant bien simple. Admettons, en principe, que les partisans de tout chef indigène qui lève l'étendard de la révolte ont pour eux les sympathies secrètes ou déclarées de la plus grande partie de la population, parce qu'ils représentent à ses yeux, sinon l'indépendance, du moins la h. 7
haine de l'étranger et le sentiment religieux. Nous ne pouvons pas lancer sur eux les contingents auxiliaires de nos tribus, tout seuls, et sans les accompagner pour les forcer à se battre, car, autrement, placés entre l'obéissance qu'ils nous doivent et les répugnances que leur inspire une lutte en somme fratricide, ils se contentent d'un simulacre de guerre et ne s'engagent jamais à fond, ainsi que l'a prouvé l'exemple de Si-Chérif- Bel-Arch, un guerrier renommé pourtant, un ancien lieutenant d'Abd-el-Kader, envoyé à la tête de ses Oulad-Nayl contre les Larba révoltés, et se laissant battre, ou plutôt ne voulant pas forcer de fidèles musulmans à s'exterminer entre eux, au profit du chrétien. Eh, mon Dieu ! il ne faut pas leur en vouloir. Mettons-nous à leur place ; nous ferions comme eux. Dans ces conditions, voici ce qui arrive : cinq cents insurgés partent à fond de train d'Ouargla contre une de nos tribus, montés sur leurs rapides méharis. Il n'en arrive que deux cents, je suppose. C'est suffisant pour saccager la tribu surprise par cette attaque soudaine. Les trois cents guerriers qui sont restés en route sur leurs bêtes épuisées n'ont rien à craindre; ils se reposent et rappliquent tranquillement l'un après l'autre. Pour nous, c'est une autre chanson. Il nous faut faire soutenir, par une colonne française, nos auxiliaires, parmi lesquels il y a toujours des faux frères décidés à prévenir l'ennemi. Puis, nous ne pouvons pas dévorer l'espace, comme le font sans danger les insurgés , parce qu'il nous est interdit de laisser en arrière tous ceux des nôtres qu'épuiserait une marche trop rapide. Si nous partons cinq cents, il faut que nous arrivions cinq cents, car tous les traînards courront risque de la vie, et leurs têtes coupées, transportées comme des trophées de victoire, transformeront moralement nos succès en désastres. Nous ne pouvons donc obtenir ni le secret, ni la rapidité. Or, sans le secret