‹ Mes souvenirsChapitre 50 sur 262 · UN COUP D'ÉPERVIER · texte numérisé non relu

UN COUP D'ÉPERVIER

et la rapidité, une razzia sur les insurgés est impossible.

— Alors vous pensez, me dit le général, que nous devons rester inactifs dans nos postes-frontières et avouer ainsi notre impuissance ?

— C'est parce que je ne le pense pas que je ne cesse depuis si longtemps, monsieur le Gouverneur, d'insister auprès de vous pour obtenir l'autorisation de faire un nouveau pas dans le Sud.

— Eh bien, oui. Dites-moi comment vous comprendriez une nouvelle expédition.

— Il s'agirait, pour me servir d'une image qui rendrait bien ma pensée, de jeter dans le Sud un grand coup d'épervier, en faisant sortir simultanément de tous nos postes-frontières de petites colonnes mobiles, qui soutiendraient et surtout surveilleraient nos goums lancés au loin, en avant, et forcés d'agir réellement. Les points où l'on peut rencontrer les insurgés sont connus et pas très nombreux : ce sont ceux où se trouve de l'eau. Il est possible, probable même, que les insurgés, en voulant éviter une de nos colonnes, tomberont sur une autre et éprouveront ainsi quelques gros échecs qui les rendront plus sages. En tout cas, on leur prouverait qu'on peut aller les chercher aussi loin qu'ils voudront. Et puis, il faut compter avec les passions humaines, avec les intérêts. Pour tout Arabe intelligent, Mohammed-ben-Abdallah n'est qu'un charlatan. Pour d'autres, il n'est qu'un fléau qui a attiré sur eux la guerre et la ruine. Je suis convaincu que si, après la prise de Laghouat, on eût fouillé immédiatement les jardins de l'oasis, il nous eût été livré mort ou vivant. Qui sait si le hasard ne le jettera pas entre nos mains ? »

Le général Randon resta songeur, et je respectai son silence. Nos pensées s'envolaient, pour ainsi dire, côte à côte vers les mystères du Sud, versTouggourt, Ouargla, El-Goléah, vers ces contrées qui nous semblaient

ioo MES SOUVENIRS.

plus éloignées, plus inaccessibles que nous le paraissent aujourd'hui Figuig, le Tafïleck, le Touat. Enfin, comme sortant d'un songe, il m'envoya chez son directeur des affaires politiques, le colonel de Fénelon, pour compléter les renseignements que j'avais à fournir.

Et bientôt, je repris la route de Laghouat où j'avais hâte d'arriver. Je fis escale cependant un jour à Boghar, afin de décider le capitaine Vincent à accepter le poste de chef du génie à Laghouat qu'on lui avait offert. Les deux forts Bouscaren et Morand allaient être terminés, mais il restait encore là-bas, après le départ du capitaine Marin, leur constructeur, de quoi occuper l'activité et l'ingéniosité d'un officier que j'avais vu à l'œuvre et qui savait tirer quelque chose de presque rien.

La fibre paternelle me fixa aussi quelques instants à Moudgebeur, auprès de mon cher ancien escadron, que j'eus la joie de voir installé, sinon somptueusement, au moins commodément dans la smala de mon invention, qui n'avait rien coûté à personne. Tout le monde dans l'escadron était enchanté, sauf toutefois les officiers français, qui s'ennuyaient ferme dans cette vie solitaire et inoccupée. Si on a renoncé plus tard à ce système, c'est que les officiers des smalas, dans cette existence pénible, se livraient à des excès et contractaient des goûts déplorables. On aurait pu remédier à cet inconvénient en choisissant intelligemment ces officiers, au lieu de les désigner aux hasards de l'avancement.

Je fis le voyage de Boghar à Laghouat avec un jeune seigneur anglais qui s'appelait, je crois, lord Landborough. C'était un des premiers touristes qui s'aventurassent dans l'extrême Sud. C'était un sporstman très aimable et très vigoureux, un compagnon charmant, toujours gai et content de tout. Il s'était imaginé, probablement, qu'il trouverait sur la route bon souper, bon gîte et le reste, car il était parti à cheval, suivi de son domestique, sans se prémunir d'aucune espèce de pro-

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