‹ Mes souvenirsChapitre 51 sur 262 · LA BRIDE SUR LE COU · texte numérisé non relu

LA BRIDE SUR LE COU

vision. J'y pourvus, et je m'arrangeai pour qu'il pût aller de Laghouat à Biskra, par une route que n'avait encore foulée aucun amateur. En me quittant, il me fit cadeau, comme souvenir, d'un revolver américain que j'ai encore, et qui était un des premiers modèles de cette arme, d'invention alors récente.

En arrivant à mon poste, j'y trouvai toutes choses dans l'état où je les avais laissées, sauf cette aggravation pourtant, que le capitaine Galinier avait été forcé de prendre, avec la colonne mobile, position à une quinzaine de lieues au sud-est, aux puits d'Oglat-el- Médaguin, afin de couvrir, bien imparfaitement d'ailleurs, nos tribus sahariennes pour qui le moment de prendre leurs campements d'hiver était arrivé. Ce mouvement et les rapports du capitaine me confirmèrent dans l'idée qu'il fallait passer de la défensive timide à une vigoureuse offensive, si nous ne voulions pas perdre notre prestige et les fruits de nos succès.

D'ailleurs, ma conversation récente avec le Gouverneur général me donnait à penser qu'il allait bientôt me lâcher la bride, et j'attendais avec impatience qu'il m'envoyât des instructions.

Elles arrivèrent en effet, mais fort vagues. Le général Randon se bornait à informer le général Camou qu'il avait ordonné, dans la province de Constantine et dans celle d'Oran, de faire sortir trois petites colonnes mobiles destinées à appuyer un mouvement en avant des nombreux goums de leurs cercles. Une colonne devait s'avancer de Biskra jusqu'en vue des premières oasis de l'Oued-R'ir; une seconde, de Bouçaâda jusqu'à un point nommé Lekaz, où l'on était certain de trouver de l'eau, et une troisième, de Tiaret jusqu'aux ksour qui environnent Géryville.

Le général ajoutait, j'appuie sur ce texte : « Je comprendrais que la colonne de Laghouat fît quelque chose d'analogue. »

Je pris mes cartes et je cherchai l'analogie. Je constatai bien vite que chacune des trois colonnes mobiles faisait entre quarante et cinquante lieues, dans la direction du Sud, et je me dis : « C'est très bien; j'en ferai autant. »

Ma colonne mobile fut prête en un tour de main. Elle se composait de cinq cents hommes d'infanterie (zouaves, 60e de ligne, bataillons d'Afrique, tirailleurs indigène s) et de cent vingt chevaux (chasseurs d'Afrique et .'•pahis). J'assignai comme point de rassemblement aux goums peu nombreux, mais bien choisis et bien ccmma dés, des Larba et au Maghzen de Ben-Aouda et de Boudissah les puits d'Oglat-el-Médaguin. Je n'oubliai pas, bien entendu, mes bons chameaux que je m'applaudissais d'avoir tant soignés, car je leur destinais un rôle qui, dans ma pensée, était capital : le transport de l'eau à boire. Cette eau était enfermée, non dans des outres qui se prêtent trop à l'évaporation, mais dans des tonnelets que j'avais fait acheter, en nombre considérable, et qui faisaient partie du matériel de l'équipage. Je quittai Laghouat, plein d'un entrain que je croyais voir se refléter dans les yeux brillants de mes soldats. J'y laissais une garnison de trois cents hommes, deux forts imprenables pour les Arabes. J'étais donc bien tranquille de ce côté.

Quand la colonne fut sortie de l'oasis et arrivée au bord du désert qui paraissait sans limites, j'étais encore le seul à connaître le but que je m'étais assigné. Je fis faire halte. Je massai tout mon monde.

« Mes enfants , criai-je de toute la force de mes poumons, nous allons au M'zab. En avant! n

Et nous partîmes en chantant.

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