MES TONNELETS
que de la garde nationale. Permettez-moi de retenir à Laghouat les caravanes qui en sortent et celles qui y entrent, et vous verrez les Mozabites demander euxmêmes la permission de payer un tribut et de devenir les fidèles sujets de l'Empire français. »
Le Gouverneur répondait tantôt par des refus, tantôt par des atermoiements, tantôt par le silence. Mais, quand je lus ses instructions au général Camou, quand je vis qu'il ordonnait de faire sortir des colonnes et qu'il écrivait : « Je comprendrais que la colonne de Laghouat fît quelque chose d'analogue » , je ne doutai pas un seul instant qu'il voulût me mettre la bride sur le cou et qu'il m'autorisât à tenter l'expédition si souvent proposée. J'en étais tellement convaincu que j'avais pris la précaution de retenir à Laghouat les dernières caravanes venues du M'zab, et les notables de ce pays, un peu inquiets sur le sort des marchandises dont ils étaient propriétaires, consentaient volontiers à me servir de guides et, au besoin, de parlementaires.
Je me lançais donc sans la moindre arrière-pensée, et même sans grand mérite, puisque j'étais tout à fait sûr du succès, dans ces contrées inexplorées qui éveillaient encore dans tant d'imaginations l'inquiétude du mystère. J'avais calculé que la seule difficulté sérieuse contre laquelle j'aurais à lutter serait l'absence d'eau. Et c'est pourquoi j'avais visité, l'un après l'autre, tous les tonnelets que devaient transporter mes chameaux, pour m'assurer qu'ils étaient bien solides et bien étanches.
C'est pourquoi aussi j'allai inspecter tous les chameaux, l'un après l'autre, pour voir s'ils étaient bien chargés et solidement harnachés, car, dans ces circonstances-là, tout peut dépendre d'un clou dans un bât ou d'une corde qui casse. Dans les convois de chameaux, quand la surveillance n'est pas très minutieuse,
io8 MES SOUVENIRS.
il arrive parfois qu'un animal pris de folie, de révolte contre la résignation séculaire de sa race, ou simplement du besoin de gigoter, s'échappe en gambadant. Le premier désir du récalcitrant est de se débarrasser de son fardeau , et quand ce fardeau tombe , d'abord les tonnelets se brisent généralement, ensuite le bruit qu'ils font augmente l'affolement de l'animal. Il peut aussi briser les tonnelets des autres en les heurtant, et enfin, comme la peur n'est pas contagieuse que chez les hommes, il peut mettre tout le convoi en déroute. Alors, je me voyais mal tout seul avec mes hommes au milieu du désert, contemplant mes chameaux qui gagneraient au triple galop tous les points de l'horizon. C'eût été la fable de Perrette et du Pot au lait poussée au drame.
Adieu, veau, vache, cochon, couvée!
Or ma couvée, à moi, c'étaient cinq cents soldats français. Aussi, je m'étais installé au milieu du convoi, et quand je voyais, par hasard, un chameau qui cessait de s'avancer avec la majesté d'un recteur d'académie, je me coulais près de lui, afin de l'encourager par quelques bonnes paroles, appuyées, au besoin, par quelques bons coups de matraque.
J'arrivai, en deux étapes, au puits d'Oglat-el-Médaguin où m'attendaient mes auxiliaires arabes, et j'y séjournai vingt-quatre heures, pour donner un peu de repos aux hommes et aussi pour réparer, dans le convoi, quelques défectuosités que les premières marches avaient révélées. J 'en repartis le surlendemain, aveol'infanterie, laissant derrière moi, pour un jour encore, la cavalerie régulière et irrégulière qui devait nous rattraper en doublant l'étape, afin d'économiser l'eau. Je présidai moi-même à la distribution du précieux liquide, réduisant tout le monde au strict nécessaire, et j'eus la