‹ Mes souvenirsChapitre 55 sur 262 · MARCHE JOYEUSE · texte numérisé non relu

MARCHE JOYEUSE

joie de constater que le déchet de la route était assez insignifiant pour me permettre de marcher sans crainte. La troupe, bien entraînée, cheminait allègrement et faisait facilement des étapes de dix lieues. C'était beaucoup, car la nature du soi rendait la marche pénible. Le grand plateau qui sépare Laghouat du M'zab est une espèce de poudingue, de conglomérat de pierres dures et tranchantes, et quand, par hasard, on rencontre une petite dépression de terrain où une herbe rare a poussé sur un peu de terre végétale, on est véritablement soulagé de ne plus fouler ce plancher rocailleux auquel les semelles les plus épaisses ne résistent pas longtemps.

J'avais attribué à chaque compagnie un certain nombre de chameaux sur lesquels montaient les hommes trop fatigués ou éclopés, et, quand on déposait sur leur dos le contenu de quelques sacs, je fermais les yeux. Pour le principe, j'avais exigé que les fantassins marchassent sac au dos, mais je n'allais pas voir si les as de carreau, comme disent les soldats, contenaient tous les objets d'ordonnance. Je regardais seulement si les petits bidons étaient remplis.

Le troisième jour, je vis arriver une députation de Berryan qui venait souhaiter la bienvenue à la colonne, au nom des habitants de cette ville de la confédération de M'zab, placée la première sur notre chemin. Nous y arrivâmes le lendemain, et l'accueil que nous reçûmes nous prouva que les Mozabites n'avaient pas la moindre velléité de résistance. Le soir, les habitants nous apportèrent une abondante diffa, composée de couscoussou et de dattes exquises. Ce fut un vrai festin. Le troupier se régala. Pas un malade à l'ambulance, et tout mon monde ravi du spectacle nouveau qu'il avait sous les yeux, fier d'avoir porté le drapeau de la patrie dans une région réputée jusqu'alors inaccessible.

Je restai là quelques jours, pour faire venir de La-

no MES SOUVENIRS.

ghouat un petit approvisionnement de chaussures et de fers à cheval, et je me remis en route pour Guerrara, m'établissant ainsi sur le chemin que suivaient les gens du faux chérif, quand ils partaient d'Ouargla pour aller razzier nos tribus dont je couvrais les campements. Du reste, pendant que j'évoluais ainsi, plein de confiance, mais me croyant isolé en face des insoumis d'Ouargla, à quelques lieues de moi, un rassemblement arabe, dont j'ignorais la présence, coopérait à mes mouvements et s'apprêtait à fondre de son côté sur le nid des rebelles. Il était commandé par Si-Hamza.

Si-Hamza, de la tribu des Oulad-Sidi-Cheik , issu d'une des plus illustres familles de marabouts du Sahara, chef tout-puissant du Sud-Oranais, nous avait combattus longtemps, et plus d'une fois s'était mesuré avec Mohammed-ben-Abdallah, quand ce dernier, avant sa rébellion, nous servait en qualité de khalifa àTlemcen. Il avait fait sa soumission, et le général Pélissier, qui jugeait cette soumission de trop fraîche date, l'avait attiré à Oran où il paraissait se plaire. C'était une nature inconstante, mais chevaleresque. Il avait conservé contre Mohammed, devenu notre ennemi, la haine qu'il nourrissait contre Mohammed quand il était notre allié, et mettant cette haine à profit, le général Pélissier venait de lancer notre nouvel ami contre notre ancien ami. Si-Hamza, à la tête d'un gros de cavalerie, était donc venu se mettre en observation, à l'ouest d'Ouargla que je semblais moi-même vouloir attaquer par le nord, en opérant dans le M'zab. Particularité curieuse, ses deux frères cadets, qui s'appelaient Si-Naïmi et Si-Zoubir, servaient auprès de l'agitateur. Mais il était parvenu à nouer des intelligences avec eux, et il comptait sur la défection des principaux lieutenants de Mohammed pour s'emparer de la ville. Lorsqu'il apprit mon arrivée à Guerrara, il crut que j'avais été envoyé pour le soutenir et il m'écrivit afin de me prévenir qu'il allait

UN COUP DE CAVEÇON. ixi

attaquer le faux chérif. Quand l'Arabe qui portait ce message parvint à Guerrara, je venais d'en partir précipitamment pour retourner à Laghouat, à peu près démoralisé. Voici pourquoi :

Au moment où mes goums, revenus d'une grande reconnaissance, m'annonçaient, d'une manière confuse, la présence, dans les environs, d'une cavalerie auxiliaire avec laquelle ils n'avaient pas pris contact, mais dont ils avaient relevé le passage; au moment où j'allais me porter en avant, j'avais reçu un courrier du général Camou qui contenait les reproches du Gouverneur général. Le général Randon me manifestait sévèrement le mécontentement que lui inspirait ma marche imprudente, et me donnait l'ordre catégorique de rentrer immédiatement à Laghouat. Je reçus ce message comme on reçoit une douche d'eau glacée. J'obéis, bien entendu, sans récriminer, et la joyeuse colonne, laissant sa gaieté dans leM'zab, revint sans entrain et en traînant un peu la jambe à son point de départ. Les soldats disaient : « Il paraît qu'on n'avait pas le droit de s'en aller si loin. » Et moi, je méditais un aphorisme, une parabole du général de Lamoricière : « Quand le mulet qui porte votre bagage s'est embourbé dans un marais, il ne faut pas le punir en le frappant à la tête ; il faut l'encourager, l'aider à sortir du mauvais pas où il s'est engagé, quitte à le changer, après, contre un meilleur. » M 'attribuant modestement le rôle du mulet, je pensais qu'on aurait pu me rappeler, sans m'adresser des reproches de nature à me faire perdre le sang-froid, dont j'avais besoin pour me tirer d'une manœuvre qu'on jugeait dangereuse, quitte à me blâmer et même à me punir, une fois que je serais loin de ce danger.

Je rentrai sans encombre à Laghouat, où m'attendait une autre surprise désagréable. Le colonel de Cissey, le futur ministre de la guerre, alors sous-chef d'étatmajor général de l'armée d'Afrique, était tranquille-

ment installé chez moi. Nous nous connaissions, d'ailleurs, depuis longtemps, et il m'avait toujours témoigné une affectueuse bienveillance à laquelle ses allures froides et silencieuses donnaient encore plus de prix :

— Je viens, dit-il, procéder à une enquête. Le Gouverneur ne peut croire que vous ayez pris sur vous de tenter une opération aussi aventureuse, et je dois m'informer en vertu de quels ordres vous avez agi.

Je répondis :

— D'abord, mon colonel, ce que vous appelez une opération aventureuse s'est accompli sans qu'un seul coup de feu ait été tiré. Ensuite , je vous ouvre mes archives , mes registres de correspondance. Vous y verrez que, depuis des mois, je ne cesse de proposer une expédition dans le M'zab, comme la chose la plus simple, la plus facile et la moins dangereuse, surtout avec les précautions de toutes sortes que j'ai prises. En outre, on m'a envoyé deux officiers : le capitaine Saget, de l'état-major, et le capitaine Minot, de l'infanterie, pour faire le relevé topographique des pays nouveaux que je désirais parcourir. (Ces capitaines sont tous deux en retraite, comme généraux de brigade; c'est à eux qu'on doit la carte du M'zab et celle des Chambâ.) Dans ces conditions, quand j'ai su que le Gouverneur lançait des colonnes de Biskra, de Bouçaâda et de Tiaret, et qu'il désirait que je fisse quelque chose d'analogue au mouvement qu'il leur prescrivait, je n'ai pas eu un instant de doute et je suis parti, croyant obéir à l'esprit des instructions ; car si j'avais dû me régler sur l'alignement des trois colonnes, je n'avais qu'à ne pas bouger d'ici, puisqu'elles sont à peine arrivées à ma hauteur.

Le colonel fut un peu embarrassé par ces arguments que je jugeais sans réplique. D'ailleurs, le soir même de ma rentrée à Laghouat, le colonel de Cissey recevait d'Alger les graves et intéressantes nouvelles que Si-

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