CABINET
Le général Randon, gouverneur général de l'Algérie, au chef d'escadrons du Barail , commandant supérieur du cercle de Laghouat.
« Alger, le 2 janvier 1854.
« Mon cher Commandant,
« Je ne veux pas que cette année commence en vous laissant une pensée exagérée sur les impressions que vous pourriez croire avoir été gravées dans mon esprit, à la suite des premiers mouvements que vous avez dirigés dans le Sud.
« Vous avez un instant oublié que, dans un mouvement aussi général, et alors même que chaque colonne agissante avait devant elle un horizon qui lui était propre, il était néanmoins indispensable, pour arriver à un résultat, qu'une certaine harmonie régnât et que dans cette grande marche en bataille, les principes généraux de l'alignement ne fussent pas négligés. J'ai dû vous rappeler à l'ordonnance. Je l'ai fait très nettement et très promptement, parce que vous preniez les allures vives, et après que la poussière, en s'abattant, vous a permis de voir que vous étiez trop avancé comparativement à vos ailes, vous avez dû reconnaître l'à-propos de la manœuvre.
« Je ne vois rien au delà, rien qui puisse diminuer la confiance que j'ai en votre sagesse habituelle et en votre ardent désir de bien faire.
« Dans la position que vous occupez, il se présente deux écueils : le premier, celui qui est le plus général,
n6 MES SOUVENIRS.
c'est de voir les choses en noir. L'autre, beaucoup plus rare, et que j'oserais à peine blâmer tant l'origine en est honorable, c'est de peindre sous des couleurs trop riantes ce qui nous entoure.
« Dans l'un et l'autre cas, l'autorité supérieure, qui ne peut voir par ses propres yeux, est bien forcée de se faire une opinion qui sert de règle à ses actions, et elle court le risque de croire que tout est au plus mal, ou que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. C'est un danger qu'il faut éviter, quel que soit le côté par où il se présente.
« Je vous parle peu de la conduite que vous avez à tenir dans le Sud dans les circonstances actuelles, parce que vous avez reçu des instructions du général Camou, complétées par la correspondance particulière du général Rivet.
a Je ne saurais vous prescrire rien d'autre en ce qui concerne vos rapports avec les villes de l'Oued (M'zab). C'est un grand protectorat que vous avez à exercer, sans songer à entrer trop intimement dans les affaires particulières des sept villes. Je vous ai depuis longtemps laissé libre d'entamer et de suivre des relations avec elles. Ce sera maintenant chose facile.
« Je lis toujours avec attention et intérêt tout ce qui arrive de Laghouat, et je sens trop bien qu'il manque encore beaucoup dans votre capitale, pour que je n'aie pas un désir très naturel de pouvoir y remédier avec parfaite connaissance de cause.
« J'ai pensé, mon cher commandant, qu'après ce qui s'était passé à la fin de l'année dernière, vous seriez bien aise de recevoir l'assurance directe que la bienveillance du Gouverneur général était persistante, et c'est pour cela que j'ai voulu vous adresser l'expression de mes sentiments d'attachement sincère.
« Général R AN DON. »