HISTOIRES DE FEMMES
Il n'arrive pas souvent qu'un général de division, pourvu d'un commandement pareil à celui du général Randon, adresse une semblable lettre à un de ses subordonnés d'un grade relativement aussi infime que le mien. J'en fus très touché et j'exprimai vivement ma reconnaissance.
Mais j'aurais pu discuter les fameux « principes généraux de l'alignement », invoqués par le Gouverneur pour colorer, en somme, un accès de mauvaise humeur dont j'appris plus tard le véritable motif. Au fond, tout cela, c'était des histoires de femmes, comme on dit dans une opérette célèbre. On avait raconté au Gouverneur que le général Yusuf était allé se plaindre à son ami, le général de Saint-Arnaud , ministre de la guerre , de n'avoir obtenu que la plaque de grand officier, à la suite de la prise de Laghouat, alors qu'il était déjà général de brigade depuis sept ans et qu'il pouvait raisonnablement prétendre à la troisième étoile. Le ministre lui aurait répondu : « Je n'ai pas pu mieux faire. Mais obtenez encore un succès du même genre dans le Sud, et je vous nomme divisionnaire. » Alors, le général Yusuf aurait usé de son influence sur moi pour me pousser dans le M'zab, afin de troubler le pays et de lui donner l'occasion de gagner un nouveau grade. Précisément, comme pour donner du poids à ce racontar, le général Yusuf était allé visiter le sud de son commandement, pendant ma marche sur Berryan, ayant l'air de se mettre ainsi à portée de mon appel. Cette histoire ne tenait pas debout, car si le Gouverneur général avait voulu se donner la peine de réfléchir, il aurait compris que, si ma présence dans le M'zab devait amener des troubles suffisants pour justifier une nouvelle expédition, j'aurais eu dix fois le temps d'être massacré avant d'être secouru. Et, franchement, mon dévouement pour Yusuf n'allait pas jusqu'à vendre ma peau afin de lui acheter une troisième étoile qu'il allait,
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d'ailleurs, bientôt recevoir. Mais le général Randon était jaloux d'Yusuf . En outre, il ne voulait pas avoir d'affaire dans le Sud, pendant qu'on commençait à se préoccuper en France de la question d'Orient, qui allait amener la fatale guerre de Crimée. Et voilà pourquoi il déchargea sur un pauvre innocent le poids de sa colère. Elle ne dura pas, comme on vient de le voir, puisqu'il m'adressa une lettre qui vaut presque des excuses, et puisque, en outre, il a consacré dans ses Mémoires (t. I, p. 179) l'alinéa suivant à cet incident :
« Le commandant du Barail s'était montré aussi intelligent et actif pour les affaires de la confédération du M'zab. En quelques mois il avait réussi à décider les sept villes qui la composent à envoyer des députés à Alger, afin de traiter des conditions de leur soumission, malgré les efforts secrets de Mohammed-ben- Abdallah pour détourner les Beni-M'zab de faire partir cette députation. »
Ce fut au milieu de toutes ces occupations qui, à cette époque, présentaient un intérêt considérable pour ceux d'entre nous qu'on appelait les « Africains », que je reçus l'avis officiel de l'arrivée du colonel Durrieu, commandant la subdivision de Mascara et mis à la tête de toutes nos petites colonnes du Sud.
Je recevais, en même temps, l'ordre de me porter encore plus au Sud, mais en inclinant vers l'Ouest, chez les Chambâ, ces convoyeurs du désert qui louent des chameaux et font l'industrie des caravanes. A un ksar nommé Mitlili, je devais rallier la colonne de Tiaret qui s'y dirigeait de son côté, conduite par le commandant Niqueux, chef d'escadron d'artillerie.
Le commandant Niqueux était une vieille connaissance pour moi. En 1836, quand on créa les spahis, étant déjà capitaine d'artillerie, il avait demandé à y entrer avec son grade et y avait même figuré, pendant près d'un an, comme capitaine commandant le troisième