SINGULIER CANDIDAT
escadron. Mais, le ministre n'ayant pas ratifié son changement, il avait dû rentrer dans l'artillerie. C'était un officier de très grande valeur. Camarade de promotion du maréchal Bosquet à l'Ecole polytechnique, il serait arrivé certainement plus haut que le grade de colonel dans lequel il devait mourir plus tard, sans une incursion dans la politique qui gâta sa carrière. Il était né pauvre. Il s'était fait lui-même, et de ces débuts difficiles il avait gardé un caractère entier, caustique, presque envieux, malgré une très grande bonté de cœur. Il était surtout révolté par les inégalités sociales, et en 1848, il avait cru, avec bien d'autres, à l'avènement définitif de la démocratie égalitaire. Il voulut lui apporter son concours et il eut l'idée biscornue de se présenter comme député. Il terminait ainsi sa profession de foi, qui resta célèbre dans l'armée d'Afrique :
a Citoyens,
« Si vous voulez envoyer à l'Assemblée un député pénétré de vos droits, résolu à les défendre et à combattre les abus et les privilèges sous lesquels nous n'avons que trop longtemps vécu, donnez vos voix à un citoyen qui n'a ni feu ni lieu.
a Signé : NlQUEUX. »
Cet atroce jeu de mots n'avait pas séduit les électeurs, et ils lui avaient préféré un de ces représentants des classes privilégiées contre lesquelles se sont faites toutes les révolutions. Le brave Niqueux s'en consola en disant : « J'avais cru le peuple démocrate; je me trompais ; voilà tout. N'en parlons plus. » Et il rentra en Afrique, où on lui tint rigueur jusqu'à ce qu'il y eût trouvé, dans son commandement de Tiaret, l'occasion de montrer ses grandes qualités.
Nos deux colonnes se joignirent au jour dit, et je fus
touché de l'affabilité et des égards d'un camarade qui m'avait connu simple soldat, alors qu'il était lui-même capitaine depuis deux ans, et qui me retrouvait son égal. Le colonel Durrieu profita de la réunion de nos deux colonnes pour régler la situation des Chambâ, qui durent acquitter les indemnités de guerre en retard, et pour pourvoir au commandement d'Ouargla, qu'il confia à Si-Zoubir, sous la haute juridiction de son frère Si- Hamza. Ce pauvre Si-Hamza devait partager le triste sort de la plupart des grands seigneurs arabes, devenus nos alliés, et qui n'ont pas trouvé auprès de nous les égards que méritaient leur position et leur dévouement. Il devait mourir plus tard, mécontent de nous, à Alger où il fut interné, dans une position précaire, et ce fut sa famille qui fomenta la dernière insurrection que nous dûmes réprimer en Algérie, il y a quelques années.
Ouargla est la tête de l'Oued-R'rir, vaste contrée semée d'oasis, arrosée par de nombreux puits à eau jaillissante. Dans ces immenses contrées sablonneuses qui forment le Sud algérien, l'eau, c'est la vie. Partout où on la voit sourdre, on voit bientôt naître une oasis et s'élancer des palmiers, et quand les puits se comblent ou se tarissent, les oasis, envahies par le sable, ne tardent pas à disparaître. Aussi l'habitant de ces contrées, sous le soleil implacable qui suffit à cuire les briques, n'a-t-il d'autre préoccupation que la conquête et la conservation de l'eau. Dans le M'zab, à certaines époques, hommes, femmes, enfants, vieillards, sont uniquement occupés à tirer de l'eau de leur puits, pour arroser les palmiers, les grenadiers de leurs jardins. Sous l'Oued-R'rir, règne une nappe d'eau souterraine, très profonde et qui semble inépuisable. De temps immémorial, les Arabes ont eu le secret de ce que nous appelons, nous, les puits artésiens et de ce qu'ils appellent, eux, les puits jaillissants. Et toute la contrée est très largement arrosée par ces puits jaillissants.