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LES ZÉPHYRS

dont Ouargla est la tête. La ville passait pour très forte. Elle était protégée par des murailles assez épaisses et entourée d'un large fossé que les Arabes, dans leur style imagé, appelaient la mer, mais qui, en réalité, ne contenait qu'un peu d'eau croupissante. On croyait volontiers qu'il faudrait du canon pour en venir à bout, et je fus chargé d'étudier les chemins par où passerait l'artillerie partant de Laghouat.

Je fis la conduite au Gouverneur jusqu'à Djelfa, dont il reconnut l'importance militaire et politique. Ce petit voyage ne fut pas précisément gai, car nous fûmes pris en route par une tourmente de neige fondue qui fit tomber le thermomètre à zéro. Il nous arriva même un accident qui semblerait incroyable, dans ces régions où l'on s'imagine n'avoir jamais à se défendre que contre le soleil.

Un soldat du bataillon d'Afrique, nommé Toupois, dont la compagnie travaillait à construire le caravansérail d'Aïn-el-Lebel, s'étant absenté pour « tirer une bordée », comme disent les zéphyrs, s'égara et dut passer la nuit en plein champ. Le lendemain, il ne pouvait plus marcher. Deux Arabes compatissants le rencontrèrent, le hissèrent sur un mulet et me l'amenèrent à Laghouat où je venais moi-même de rentrer, à moitié gelé. On le porta à l'hôpital, et le médecin en chef reconnut qu'il avait les deux pieds gelés, comme s'il avait fait la retraite de Russie, et que l'amputation des deux jambes au-dessous du genou s'imposait.

Comme il n'osait pas prendre la responsabilité de cette opération, il vint me chercher pour constater l'état de Toupois. Il était pitoyable, cet état. La gangrène commençait, et les deux pieds semblaient prêts à se détacher des jambes. L'amputation eut lieu et réussit parfaitement. Le chirurgien en fit une notice qui fut communiquée à l'Académie de médecine. Quant à Toupois, je parvins à le faire admettre aux Invalides, où il

a eu tout le temps de méditer sur les inconvénients des bordées.

D'ailleurs, j'ai remarqué que ces « zéphyrs » sont d'une endurance extraordinaire. Dans les premiers temps, nous n'avions pas à Laghouat de locaux de discipline, et nous avions autre chose à faire que d'en installer. Cependant il fallait, coûte que coûte, maintenir l'obéissance parmi ces hommes du bataillon d'Afrique, qui avaient tous déjà passé devant un conseil de guerre, et qui nous auraient positivement écharpés , si on n'avait eu à leur opposer que de bonnes paroles.

Faute de prison, on descendait le mauvais sujet incorrigible dans un silo. C'est une sorte de cave dont les Arabes se servent pour enfermer leurs provisions. On creuse le silo, autant que possible, dans un terrain sec et assez compact pour ne pas se prêter aux infiltrations. Il est très étroit à son orifice, très évasé dans sa partie médiane et assez resserré au fond. Je ne puis mieux le comparer qu'à une gourde, ou plus exactement encore à ces bouteilles instables que les Anglais remplissent de soda-water. Chacun d'eux peut contenir un certain nombre d'hommes qui n'y sont pas précisément à leur aise, car ils n'ont pour tout meuble qu'une cruche d'eau et un baquet de nécessité. Ils n'ont même pas assez de place pour s'étendre et dormir. J'avais fait creuser, à Laghouat et à Djelfa, quelques-uns de ces silos par les zéphyrs, et je les encourageais à la besogne en leur disant : « Travaillez en conscience ; faites cela comme pour vous. » Eh bien ! il y en avait qui supportaient ce régime pendant quinze jours , sans faiblir et sans consentira s'amender. Il y en eut un; cependant, qui y mourut. C'était un détestable sujet au moral, mais de petite complexion au physique. Il échappa ainsi à une condamnation à mort qu'il aurait certainement subie, car il avait tué un Arabe, dans des circonstances particulièrement odieuses.

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