UN DISPENSAIRE
mourir plutôt que de venir dans nos hôpitaux, quilui font l'effet de prisons. Je pensais que les secours médicaux donnés sur la place étaient un moyen de rapprochement entre la race conquérante et la race conquise. Car pour moi, il "y a trois bases solides d'influence coloniale et civilisatrice : le soldat, le prêtre et le médecin. J'ajoute, avec rougeur et confusion, que je ne pensais pas le moins du monde à l'instituteur, parce que, dans mon idée, le premier instituteur, le seul dont le cerveau primitif des peuples nouveaux puisse supporter le contact, c'est le prêtre, avec ses auxiliaires naturels : le Frère et la Sœur.
J'aurais donc voulu faire appliquer mon système dans le plus grand nombre d'endroits possible, et je commençai par celui où j'étais le maître. La nouvelle institution reçut tous les sacrements administratifs, puisqu'elle fut approuvée par le commandant de la subdivision et par le Gouverneur général. Les frais, d'ailleurs modiques, qu'elle entraîna furent pris sur les fonds arabes et prélevés au moment de la perception des impôts. Le docteur Reboul établit son cabinet de consultation au milieu des Ouled-Nayl, et il ne manqua pas de clients. Les plus malades étaient gardés dans une espèce de grande baraque disposée en infirmerie ; les autres consommaient sur place les médicaments dont ils avaient besoin, et qu'ils venaient chercher chaque matin.
Le praticien avait, d'ailleurs, un cahier d'observations, — je crois que c'est ainsi que cela s'appelle, — sur lequel il notait l'état quotidien de chaque malade. Et il put ainsi se rendre compte d'un phénomène qui m'intéressa énormément. C'est que nos médicaments avaient sur ces natures neuves et primitives des effets tout à fait surprenants, et amenaient parfois des guérisons aussi promptes qu'inespérées. Du reste, le diagnostic du docteur Reboul était rarement mis à une épreuve bien extraordinaire. Presque tous ses ma- 11. 9
i3o MES SOUVENIRS.
lades avaient la même maladie, celle que le commandant Richard a indiquée dans son livre comme une plaie des Arabes; celle dont toutes les nations se rejettent l'une sur l'autre la paternité; celle qu'on appelle le « mal italien » en France et le « mal français » en Italie ; celle qui fait à la fois rire tant de gens et pleurer tant d'autres.
Enfin, mon collaborateur Colonna d'Ornano, dont j'avais plutôt à modérer qu'à stimuler le zèle, avait concédé une chute d'eau, qui se trouvait à Djelfa, à un industriel intelligent qui y avait installé une turbine; la turbine actionnait un moulin, et les Arabes commençaient à apporter leur farine. C'était tout bénéfice pour les malheureuses femmes arabes, qui n'étaient plus obligées de passer leur journée à tourner leurs petits moulins à bras, ces fameux petits moulins qui composaient le chargement du convoi d'ânes mené par le capitaine Trochu, à l'expédition de Mascara.
Au point de vue administratif militaire, nous n'étions pas encore très brillants. Nos malades étaient toujours dans leurs caisses à biscuits, et dans leurs draps de sacs de campement, et sur leurs paillasses d'alfa. Les casernes de la troupe n'avaient d'autres mobiliers que ceux que les soldats s'étaient créés eux-mêmes. Nos magasins étaient simplement des maisons arabes mal aménagées. Ils n'étaient jamais bien pourvus. Personne n'avait qualité pour passer des marchés réguliers et profiter ainsi des ressources arabes. Pour avoir du bois de chauffage, nous étions obligés de saccager les alentours de la place. Bref, nous vivions d'expédients, et nos services administratifs étaient réglés à distance par le sous-intendant militaire de Médéah. Mais personne ne se plaignait, et, faut-il le dire? nos difficultés ne commencèrent que lorsqu'on nous expédia un sous-intendant, qui se mit à vouloir faire du zèle, à vouloir appliquer les règlements, à rendre la