LES BACHI-BOUZOUCKS
autorisé à choisir deux officiers pour le seconder dans sa tâche.
Le général Yusuf me désigna et me manda auprès de lui, à Médéah, d'où il comptait partir, sous peu de jours, pour s'embarquer. Mes préparatifs ne furent pas longs. Quinze années de déplacements perpétuels m'avaient inspiré l'horreur du superflu et cette conviction que le voyageur le plus pratique est encore le conscrit, dont tout le matériel tient dans un mouchoir bleu suspendu au bout d'un bâton, et d'ailleurs aujourd'hui remplacé pour tout le monde par la luxueuse valise. Je fis à franc étrier, et en trois jours, les cent et quelques lieues qui me séparaient de Médéah.
Là, déception. Le général Yusuf voulait bien toujours m'emmener, mais le Gouverneur général refusak péremptoirement mon départ et m'appelait à Alger, où il me signifia son désir formel de me conserver à Laghouat.
« Etes- vous fou, me dit-il, de vouloir aller commander des bachi-bouzoucks dont vous ne connaissez ni la langue, ni les habitudes, ni la valeur militaire, et qui, j'en ai peur, ne feront pas de la bien bonne besogne? (Sa prévision était d'ailleurs fort juste.) C'est précisément parce qu'on me désarticule toutes mes garnisons, que j'ai besoin plus que jamais d'officiers habitués à l'Afrique. Faites-moi le plaisir de retourner tout de suite à Laghouat, d'y redoubler de vigilance et de réprimer sans pitié la moindre velléité de rébellion. »
Je rentrai, sans mot dire, dans ma fournaise, et jamais Laghouat ne mérita mieux ce nom que dans l'été de 1854, qui fut particulièrement chaud et sec, en Algérie. Jamais je n'avais autant souffert de la chaleur. A l'intérieur des maisons, pendant la nuit, le thermomètre marquait régulièrement trente-deux ou trente-trois degrés, et, pour trouver le sommeil, nous couchion» tous sur les terrasses des habitations, où passaient de temps
en temps quelques bouffées d'air respirable. L'aube en naissant éclairait toute une population de blancs fantômes, guerriers en chemise qui se hâtaient de se soustraire à la vue les uns des autres.
Nos nomades cuisaient littéralement sur leurs pâturages du Tell, brûlés parle soleil. Aussi, aux premières pluies d'automne, les Oulad-Nayl, particulièrement, se montrèrent-ils empressés de retourner dans le Sud, pour y prendre leurs campements d'hiver. Cette marche les rapprochait de Touggourt où le faux chérif , chassé d'Ouargla, s'était réfugié auprès de Si-Selman. Et Colonna d'Ornano, qui commandait à Djelfa, s'exagérant peut-être la gravité de l'agitation entretenue dans nos tribus sahariennes par le voisinage du fugitif, refusait obstinément de les laisser passer. Cet excellent officier, trop autoritaire, trop cassant, voulait appliquer aux populations nomades la même rudesse de commandement qu'à ses zéphyrs, et ne tenait pas un compte suffisant de leurs habitudes séculaires et des nécessités de leur existence. Je faisais de mon mieux pour l'adoucir, et nous échangions d'interminables correspondances. « N'écoutez pas ces gens-là, m'écrivait-il; ils n'ont qu'un but : se soustraire à notre surveillance en allant dans le Sud rejoindre Telli (le rival de notre bach-agha Sidi-Chérif-Bel-Arch, et qui, lui aussi, était à Touggourt avec de nombreux dissidents). » A quoi je répondais : « Je ne me fais pas d'illusion sur leur fidélité; mais ils ont besoin de retourner à leurs pâturages d'hiver, et il ne faut pas trop tendre la corde, sous peine de la voir casser entre nos mains. » D'ailleurs, le fidèle Bel- Arch insistait, tout le premier, pour qu'on ouvrît devant ses gens les barrières du Sud.
Colonna, forcé de les laisser passer, voulut au moins surveiller lui-même leur déplacement, et je lui confiai, pour cette opération, une quinzaine de spahis commandés par le maréchal des logis de Boisguilbert , vingt