A TRAVERS LES DÉFILÉS
seil de guerre et nous décidâmes d'attaquer l'ennemi, sans lui donner le temps de se reconnaître. Nous ne pouvions agir qu'avec l'infanterie, car, dans de pareils endroits, la cavalerie ne nous était d'aucune utilité. Pein n'avait qu'une compagnie; je partageai fraternellement avec lui, et mis sous ses ordres une des trois miennes. Je lui laissai le défilé qui était le plus près de nous et je m'en allai, à trois ou quatre kilomètres de là, rejoindre le plus éloigné qui aboutit aussi à un puits : le puits de Nékla. Pein, arrivé au pied des rochers qu'il devait franchir, procéda méthodiquement et, négligeant le passage par le défilé qui lui semblait dangereux, fit escalader les crêtes par ses hommes. Cela me permit de le devancer, malgré le détour que j'avais dû faire, parce que, résolu à risquer le tout pour le tout, et confiant dans l'ignorance tactique de l'ennemi, je me contentai d'envoyer quelques éclaireurs sur les sommets. Puis, quand avec leurs burnous ils nous eurent fait signe qu'il n'y avait personne là-haut, nous nous élançâmes à corps perdu dans cette espèce de couloir.
En débouchant par sa partie supérieure dans la vallée, je vis à mes pieds toute la tribu rebelle, campée dans le lit d'un torrent à sec, les tentes dressées et les troupeaux pâturant sur les pentes. Je me souvins de la Smala et je brusquai l'attaque. Ma première compagnie partit à fond de train, soutenue par la seconde qui marchait en bataille.
Ce fut une panique épouvantable. Les insurgés, ne s'imaginant pas qu'ils pussent être attaqués, n'avaient pris aucunes dispositions de défense, et ils eurent d'autant moins l'idée de résister que, peu d'instants après mes hommes, ils virent arriver par l'autre bout de la vallée ceux du commandant Pein, qui accouraient au pas de course pour soutenir notre attaque. En même temps, par le passage libre, débouchait la cavalerie qui se mit à poursuivre les fuyards et à les sabrer. Beau-
coup s'échappèrent, naturellement, mais tout le campement fut pris et tous les troupeaux restèrent en notre pouvoir. Dans une des tentes, nous retrouvâmes les vêtements des soldats d'Ornano, premières victimes de la rébellion, et, entre autres, la veste galonnée du pauvre Boisguilbert, dont nous venions de venger le trépas.
Pendant que nous ramassions et réunissions nos prises, la nuit tombait et je la voyais venir avec une certaine appréhension, car il fallait prendre un parti sur la question de savoir où nous la passerions. Pein, plus ancien que moi, aurait dû, à ce titre, avoir le commandement; mais, comme il opérait sur mon territoire, comme la majeure partie des troupes m'appartenait, il me laissa l'honneur et la responsabilité de toutes les décisions. Fallait-il passer la nuit sur place ou revenir en arrière, pour chercher un bon bivouac à l'abri de toute surprise? Coucher où nous nous trouvions n'était pas sans danger, car la position se prêtait à toutes les attaques. Nous y avions pris les Oulad-Amelakouas, comme dans une souricière, mais nous étions, à notre tour, dans cette souricière et exposés à une agression semblable à la nôtre. Et puis, dans ce ravin et dans ce lit de torrent, il n'y avait pas une goutte d'eau. D'autre part, revenir en arrière, c'était imposer un effort bien pénible à des soldats exténués par de longues marches et par un engagement où ils ne s'étaient pas ménagés. En outre, il fallait repasser de nuit par un défilé où une poignée d'hommes déterminés aurait pu jeter le trouble dans la colonne fatiguée, et changer notre triomphe en désastre. Enfin, et c'était là le grand inconvénient, je m'exposais à perdre la plus grande partie de mon butin, en engageant nuitamment cette masse énorme de bétail au milieu des rochers. Je connaissais assez nos goums auxiliaires pour savoir que, profitant des ténèbres, ils auraient fait main basse sur ce bétail, et je voyais déjà