NUIT AGITÉE
quelques cavaliers occupés à dissimuler des chameaux et des moutons, pour les faire filer dans l'obscurité et se les approprier.
Tout bien pesé, je me décidai à rester où j'étais. Je mis un poste solide au débouché de chaque couloir, avec consigne expresse de ne laisser passer personne, à l'exception de Bou-Hafia, le chef de l'équipage de chameaux, que j'envoyai, avec un détachement, chercher de l'eau au puits de Nékla. J'installai tout mon monde au bivouac, en me faisant couvrir par des avantpostes bien placés et bien commandés.
La nuit fut assez agitée. Elle se passa tout entière en tirailleries qui firent plus de bruit que de mal et qui eurent l'avantage de tenir les hommes éveillés. Vers minuit, je m'étais assoupi, quand je fus réveillé par ces mots : a Mon commandant, l'ennemi est dans le camp! » Ce n'était heureusement qu'une fausse alerte, .et nous n'eûmes à déplorer que la blessure d'un sergent de tirailleurs qui eut la cuisse brisée par une balle. Tout se passa sans autre encombre et bien mieux que je ne l'espérais. Les hommes ne souffrirent même pas trop de la soif. Les uns, les plus ingénieux, trouvèrent moyen de se désaltérer en recueillant dans leur gamelle le lait des brebis et des chamelles. Les autres attendirent patiemment le retour de Bou-Hafia qui, vers quatre heures du matin, revint avec ses tonnelets pleins d'eau. Au point du jour, je repassai le défilé avec tout mon monde et toutes mes bêtes, en confiant l'arrière-garde à d'Ornano qui se tira fort bien de sa mission, et je vins réinstaller autour du puits de Nékla. Là, mon ami Pein me fit ses adieux avant de rentrer chez lui. Je ne pouvais songer à ramener à Laghouat tout mon bétail, car j'en aurais laissé la moitié en route. Je jugeai plus expédient de le faire vendre, sur place, aux Arabes accourus en foule autour de nous. Je prélevai d'abord quatre cents brebis, pour renforcer le troupeau de l'État. Je
remplaçai tous mes chameaux malingres ou éclopés par les plus belles bêtes capturées. Quant au reste, une commission d'officiers présidée par d'Ornano m'en débarrassa en une seule séance. La vente produisit 350,000 francs, qui furent intégralement versés au Trésor. Et cette opération de commissaires-priseurs ne manquait pas de piquant, au milieu d'une pareille solitude. Puis, je repris à petites journées le chemin de ma résidence.
En route, je rencontrai le général Gastu qui venait de remplacer à Médéah le général Yusuf, parti pour l'Orient, et qui, procédant à une première tournée d'inspection dans son commandement, avait été attiré, en premier lieu, parle cercle de Laghouat. Nous étions, le générai et moi, de vieilles connaissances, car il avait été nommé major aux spahis par la même ordonnance royale qui me conférait le grade de sous-lieutenant. Il comptait de beaux services de guerre. Il était venu en Afrique, au début de l'occupation, comme officier comptable dans les hôpitaux. En 1831, dans un combat autour de Blidah, une pièce de canon, dont tous les servants venaient d'être tués, tomba aux mains des Arabes. Gastu, entraînant derrière lui quelques braves, la reprit par un vigoureux retour offensif, la retourna contre la masse des Arabes et y mit le feu lui-même. Elle était chargée à mitraille, et sa décharge produisit un tel effet que l'ennemi s'enfuit en désordre.
Le maréchal Clauzel, à qui ce fait d'armes fut rapporté, demanda à l'intrépide officier d'administration quelle récompense il désirait : « L'épaulette de souslieutenant », répondit Gastu. Il était déjà assimilé à ce grade dans les services administratifs, et le maréchal obtint facilement pour lui une sous-lieutenance au Ier de chasseurs d'Afrique, alors en formation.
En 1836, au combat de l'Affroun, une balle lui brisa la pommette de la joue et lui fracassa la voûte palatine.
LE GÉNÉRAL GASTU. 141
Il souffrit toute sa vie de cette blessure. En 1 85 1 , il fut nommé colonel de la garde républicaine. Il m'a raconté plusieurs fois que, dans la nuit du Ier au 2 décembre, bien qu'exerçant des fonctions importantes dans Paris, il ne savait pas un traître mot de ce qui se préparait. A minuit, il fut mandé chez le préfet de police, M. de Maupas, qui lui donna des ordres à exécuter sur-le-champ, et il resta plus de quarante-huit heures sans pouvoir rentrer chez lui, pour calmer les inquiétudes d'une belle personne qu'il y avait laissée, et qui ne sut ce qu'il était devenu que lorsque les indiscrétions ne furent plus dangereuses.
Le général resta quelques jours chez moi, à Laghouat, me traitant toujours sur le pied de la plus parfaite camaraderie. C'était la tradition d'alors dans l'armée d'Afrique, où régnait entre tous les officiers une confraternité exquise, et où les degrés de la hiérarchie étaient moins marqués par la différence des grades que par l'estime et la confiance que le supérieur témoignait à ses subordonnés.
J'eus alors à préparer le rôle qui m'était dévolu dans la campagne d'hiver dont l'objectif était Touggourt, où le faux chérif séjournait à côté de Si-Selman. Mais, cette fois, nous ne devions plus marcher à l'aventure. Nous connaissions le but à atteindre et le chemin qui y menait. Le colonel Desvaux, commandant de la subdivision de Batna, devait diriger les opérations contre Touggourt, et j'avais l'ordre, après avoir visité les sept villes de la confédération du M'zab et reçu leur tribut annuel de cinquante mille francs, de me rabattre vers l'est pour me mettre à sa disposition.
La guerre d'Orient, qui nous avait enlevé les régiments les plus entraînés de l'armée d'Afrique, avait obligé le Gouverneur général à modifier son plan primitif. Il ne s'agissait plus d'un siège régulier. On se bornait à faire converger vers l'Oued -R'rir les co-
lonnes du Sud, et le général Randon avait la pensée, le pressentiment, que quelque heureux hasard nous mettrait Touggourt dans les mains. Je reçus l'ordre de commencer mon mouvement vers le 15 novembre, et ma colonne mobile, formée des meilleurs éléments de la garnison, comprit deux compagnies du ioo'de ligne, deux du bataillon d'Afrique, deux des tirailleurs indigènes, l'escadron de spahis et un goum de deux cents chevaux des Larbâ. D'Ornano, avec le goum des Ouled-Nayl, devait me rejoindre, si dans le cours de la campagne j'avais besoin de lui. Mais, comme le Gouverneur ne voulait point laisser Laghouat dégarni de ses meilleures troupes, il y envoya une colonne dite de réserve, commandée par un chef d'escadrons de spahis, M. Hue de Mathan. J'avais servi sous ses ordres comme capitaine, et il voulut se prévaloir de son ancienneté pour prendre la haute main sur tout le cercle, pendant qu'il y résiderait. Le règlement avait prévu le cas, et mon collègue, devant être considéré comme le commandant d'une troupe de passage, ne pouvait, par conséquent, m'enlever aucune de mes prérogatives. Ce petit conflit d'autorité, qui fut tranché en ma faveur, nous laissait fort bons amis. Du reste, j'allais bientôt revenir chez moi lieutenant-colonel, et mon ancien camarade ne devait plus avoir rien à réclamer.
Les débuts de la campagne furent assez insignifiants. J'allai accomplir ma mission de caissier dans le M'zab, où je fus parfaitement reçu. Puis, suivant le lit desséché de l'Oued-N'neça, j'allai établir mon camp d'abord à Taïbet, ensuite à El-Hadjira, en un pays désolé dont les rares habitants s'épuisent dans une lutte perpétuelle, pour défendre contre les sables envahissants leur maigre oasis. El-Hadjira, misérable ksar de briques cuites au soleil et à moitié en ruine, contenait un marabout, entouré d'un tel respect que je me confondis en égards envers lui, jusqu'à ce que je susse par mes